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Trois cuillérées de Cornellier, trois fois par jour – à jeun

Close up of baby taking spoon of pink syrup medicine

Passage inédit des Cahiers du Hobbit,

Sans doute écrit à la fin de 1999

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Ce qu’il y a d’émouvant, avec les vestales, surtout quand elles se tiennent en hordes, c’est qu’elles ne s’épuisent pas. Elles se nourrissent mutuellement de leurs vertiges et des visions de leur propre grandeur. Or, comme elles sont très nombreuses, la course à relais ne risque pas de s’épuiser avant longtemps.

Au printemps de 1999, parait un recueil[1] d’une quinzaine d’entrevues radiophoniques réalisées quelques mois plus tôt sur les ondes de la station montréalaise CIBL.

Les quinze signataires des textes avaient eu à répondre en une demi-heure à la question « Quelle est votre perception de la culture au Québec à l’aube du XXIe siècle ». La plupart répondirent qu’elle n’était pas fameuse, cette perception. Et certains, dont je fus, tentèrent d’exprimer les raisons qui le leur donnaient à penser. Elles étaient – sont – très diverses. Et certaines d’entre elles au moins, dans une société où existerait quoi que ce soit d’autre que la Cause de Charles Maurras, mériteraient peut-être qu’on s’attarde à elles. Qu’à tout le moins, on en discute un peu. Un tout petit peu. [donner un aperçu – quatre ou cinq fragments ?]

Eh bien non.

Comme peu des signataires[2] tombent à genoux devant la nâtion, et que la plupart sont même profondément dubitatifs devant les perspectives qu’ouvre son culte, il fallait s’y attendre, les canons tonnent : les vestales remettent ça.

Le 29 mai 99, par exemple, dans l’incontournable feuille d’Henri-grand-papa-comme-le-pape-est-beau-Bourassa – le Devoir[3] –, Louis Cornellier, agenouillé au bord du petit lit de sa carrière d’intellectuel de choc, fait sagement sa prière. En réduisant en cendres ces « faux universalistes qui sortent leur révolver quand ils entendent le mot « terroir », dans la tourmente d’un monde en train de se défaire sous les hourras enthousiastes de certains clercs qui ont perdu le nord ».

« Qui ont perdu le nord », c’est-à-dire le sens de la nâtion.

Tout y passe : rien à retenir, brûlez-moi cette œuvre impie. Cela va de soi.

Si le monde n’était pas « en train de se défaire », Cornellier serait où il devrait être, en chaire, et il n’est pas difficile d’entendre jusqu’ici rouler ses triples r : « Que j’en voye un, rrrien qu’un, parrrmi vous, toucher rrrà ça, et c’est l’enferrr pourrr l’éterrrnité. Au feu. Au feu. Au feu. »

De là-haut, il me pointe du doigt et, entre les larmes du fou-rire que je retiens à grand-peine, j’aperçois ses yeux à lui, exorbités, et la couette qui, dans l’emportement, s’est dressée sur son front et ne veut plus redescendre. L’immaculée chasuble fait fort bien ma foi ressortir le cramoisi du visage.

Écoutons-le.

Cornellier me reproche de ne pas être subtil et me qualifie de « maître ès ditatribes ». Merci mon père.

Apparemment, mon ton et mon style lui déplaisaient nettement moins à l’époque où il croyait que nous nous trouvions du même côté de la clôture. À l’époque, devrais-je plutôt écrire, où il croyait que je voyais, moi aussi, une clôture là où lui en crée une.

À la fin de l’été 1995, en tous cas, l’équipe de Combats, organe dont il est alors le rédacteur en chef fondateur [en 1997 (???), quand il signe la pétition en faveur de Pierre Falardeau, le statut social de Cornellier est résumé par ce seul mot, « Combats », comme celui de Gérald Larose, par exemple, l’est par « CSN »], m’envoie gracieusement un exemplaire – non sollicité – de son tout premier numéro et même une invitation pour son lancement. Merci messieurs. À cette époque-là, où je semble avoir été encore montrable en public, mes « diatribes », comme il le dit désormais, étaient pourtant déjà loin d’être des nouveautés. Mais c’était André Boulerice qui était alors chargé de me rappeler à l’ordre, lui aussi dans Le Devoir; mais, contrairement à Cornellier, sans être payé pour le faire. [référence de l’entrevue Boulerice] Il me traitait de Che Guevara de la culture. Merci du peu.

Vraiment, monsieur Cornellier, c’est vraiment mon ton, qui vous déplait ? C’est vraiment la diatribe, qui vous chatouille ? Ce ne seraient pas plutôt les opinions ? Ne sentirions-nous pas ici poindre un très léger soupçon d’ad hominem ? Une très légère préférence pour la critique de l’homme et du style au détriment de celle de ses idées ou de ses positions ? Non ? Excusez-moi.

Beaucoup plus significatif, Cornellier reproche au recueil entier – surtout à Montoya et Thibeault, qui en ont eu l’idée et qui l’ont menée à bien –, de constituer « une critique d’un certain nationalisme frileux des années 20-30 qu’on tente de faire passer pour une idéologie actuelle. » C’est là l’essentiel de sa critique : ce que le recueil attaque n’a plus cours. Mais alors là, plus du tout. [OR, AILLEURS, CORNELLIER PRONE LA NÉCESSITÉ DE NE JAMAIS OUBLIER… LES PLOUFFE] Zilch. Rien. Du tout. Nada. En aucune manière. Nous ne sommes plus comme ça. Le recueil représente donc une « entreprise débridée de Québec bashing » (sic). Rien de moins.

Nous revoici explicitement aux prises avec la partie se prenant pour le tout : Frénétiques critique les élites ? Cornellier fait semblant d’entendre que ce serait le Québec au grand complet qui serait pris à partie. « Vous, madame Lamarre ! Vous, monsieur Laviolette ! Vous tous, gens du pays ! Regardez-les, regardez-les, les monstres, qui ne rêvent qu’au maintien de votre ravalement au rang d’opprimés ! Regardez-les, vous traîner dans la boue ! Et vos pères et mères ! Et vos tout-petits ! À genoux, mes frères, et priez ! »

T.D. Bouchard, en 1905, dénonçait la manœuvre, déjà courante à son époque. Et déjà dégoûtante. Et le père Auguste La Palme, en 1931. Pour ne nommer que ces deux-là.

Mais, bien entendu, nous ne sommes plus comme ça.

Ah non ?

Mais alors, pourquoi Cornellier reprend-il donc dans son papier de 1999 des trucs rhétoriques qui étaient déjà classiques un siècle plus tôt, dès avant une époque qui, parait-il, n’a plus cours ? Et qui l’était restée au cœur même de cette ère elle-même, soi-disant révolue ?

Et puis pourquoi… Michel Chartand – entre cent autres exemples possibles – qui est directement issu, et si parfaitement représentatif, de ce nationalisme « frileux »[4] des années 20-30, nationalisme qui, parait-il n’aurait plus cours, conserve-t-il aujourd’hui sa place de symbole de choc : élections de 98, articles dans l’Aut’Journal repris sur le site Vigile, série hagiographique à la télé, etc…

Quid de ce renversant article dû à la plume de Cornellier lui-même, paru peu de temps avant cette critique, et portant sur la nécessaire solidarité avec… La Famille Plouffe ? [citation]

Quid de son Tabarnaco, qui le place, lui, Cornellier, dans la perspective exacte – look en moins, époque oblige – du discours de René Chaloult sur l’éducation, en 41 – pour n’évoquer qu’un seul de ses illustres modèles, modèle qui n’est guère surprenant quand on admire autant que lui La Famille Plouffe. [citations Tabarnako // citations Chaloult : les faire se répondre]

Quid de Cornellier, encore, dans les « Cahiers de l’Amérique française », pourfendant, de ses propres roses mains, sabre au clair, glotte au vent, tel un Croisé des beaux jours, ceux qui osent s’en prendre à son bien-aimé Groulx. Groulx n’était-il pas justement le Maître-même de ces frileux-là qui auraient, pouf, soudain, un jour, disparu corps et biens dieu sait où, dieu sait quand, dieu sait pourquoi, dieu sait comment ?

Quid de Combats, dans les pages de quoi, moins de quatre ans avant sa critique de Frénétiques, Cornellier écrit : « Le temps est venu de le dire haut et fort, car l’aliénation linguistique dont souffrent les Québécois est aussi, cela va de soi, culturelle. »[5] Comment ? Quoi ? Qu’est-ce ? Prétendre que les Québécois seraient culturellement aliénés ? Mais mais mais mais mais n’est-ce pas là, en termes caractérisés, s’en prendre à « nous », monsieur Cornellier ? Québec Bashing, I presume ? Et n’est-ce pas là, surtout, par-delà l’antienne du « pauvre petit nous, c’est toujours la faute des autres », faire remarquer, comme le font aussi nombre des auteurs de Frénétiques qu’il attaque pourtant à boulets rouges en 99, que quelque chose va décidément très mal, cheux nous, du côté de la culture ?

Si quelque chose va mal, mais que « nous » n’y sommes pour rien – puisque si quelqu’un prétend que « nous » y serions pour quelque chose cela s’appelle du Québec bashing –, cela n’implique-t-il pas nécessairement que cette aliénation serait la faute des « autres » ? Et rien que « des autres » ?

Or, un tel ressentiment n’est-il pas éminemment caractéristique – et même constitutif – « d’un certain nationalisme frileux des années 20-30 » qui serait censé ne plus avoir cours, mais alors là ce qui s’appelle plus du tout ?

À moins que cette aliénation n’ait pas de causes ?

Ou que, depuis l’automne 1995, l’aliénation culturelle des Québécois, à l’instar du « nationalisme frileux des années 20-30 », se soit évaporée soudainement sans laisser la moindre trace ?

Est-ce le fait de s’être depuis déniché un emploi régulier au cœur d’un grand quotidien ultramontain qui adorait – et adore toujours – le chanoine, et celui d’écrire dans Arguments, aux côtés de grands noms de la libre-pensée – tels Lise Bissonnette, Stéphan Kelly, Alain Finkielkraut –, qui a amené une telle évolution dans la perception des choses qu’a Cornellier ? Il y a des gens qui vieillissent si vite. Ou encore, admis à la Mecque nationaliste, ne se retrouve-t-il pas obligé de moins voir, ou de voir moins bien, ce qui autrefois lui sautait aux yeux et le révoltait, lui qui n’est pas un frénétique pour un sou mais qui, dans Combats, faisait sienne, dans le manifeste même de fondation de la revue, une citation de B-H Lévy invitant à tenir un « rôle de polémiste, je veux dire d’homme de guerre », ajoutant immédiatement : « Donc, Combats. Rien de moins, car s’y refuser équivaudrait à reculer sur l’essentiel »[6] ?

Mais oui, monsieur l’homme de guerre Cornellier, vous avez raison : toute l’aliénation québécoise, toute, sans en oublier la moindre miette, tient à la volonté de ceux qui ne sont pas « nous ». Mais non, monsieur le polémiste Cornellier, vous avez raison : les pseudos intellectuels de l’Institut Lionel-Groulx, enrôlés comme cerbères de la Cause par Bernard Descôteaux qui dirige le Devoir et participe à l’Action nationale, ne trahissant de la sorte pas un iota de la tradition, ne sauraient en rien être responsables de quoi que ce soit dans l’état des choses qu’un autre, qui portait le même nom que vous, constatait autrefois.

Et puis encore, si cette critique de Frénétiques par Cornellier se veut vraiment, comme il le prétend, la démonstration du fait qu’il n’est pas, lui, frénétique – « ce livre m’oblige à vous dire pourquoi je ne suis pas frénétique », annonce-t-il rapidement –, que diable vient faire, en guise de péroraison, une allusion sans équivoque aux lentissimes et humanistes [voir critique des Bœufs par Cornellier] bœufs de Falardeau[7] lesquels, à cette époque, viennent d’apparaitre à l’orée du champ, ajout inopiné au cheptel totémique : « À la frénésie, nous opposons le lent travail d’une pensée respectueuse des vivants et des morts. » Il semblerait qu’il y aurait eu comme un manque d’espace, là : je suis certain qu’à la suite, il aurait fallu que vienne un autre tout petit bout, dans lequel l’auteur aurait pu préciser de quels vivants et de quels morts il s’agissait, exactement. Dommage, ça nous manque. Mais comme ça, au moins, nous savons désormais que Falardeau, lui, aux yeux de Cornellier, n’en est pas un non plus, un frénétique. On mesure mieux ainsi combien le recours aux mots est ici soigneusement soupesé.

Ce lent Falardeau à la lourde démarche bovine, qui brandit – pour oui ou pour un non, mais surtout pour un oui – les opuscules du chanoine, il n’a donc, lui non plus, rien à voir avoir avec le nationalisme frileux des années 20 et 30 ? Ah bon.

Ces quelques mots, qui, me semble-t-il, manquent à la toute fin de l’article, quels auraient-ils été ? Eh bien ils auraient été deux : « Les nôtres ».

La fin du papier aurait en tous cas été nettement plus… soutenue, comme ça : « À la frénésie, nous opposons le lent travail d’une pensée respectueuse des vivants et des morts. Les nôtres. » Parce je n’ai vraiment pas l’impression que ceux des quinze auteurs de Frénétiques que condescend à excommunier le cher homme aient, à sa lecture, le moins du monde l’impression qu’une « lente pensée respectueuse » se penche sur leur sort. Serait-ce qu’ils ne sont ni morts ni vivants ? À l’instar de plus de la moitié de la population du Québec, celle qui vote « Non », et dont la voix ne compte pas, puisque tant qu’elle ne se sera pas tue, on criera à l’erreur ?

Et puis, d’un autre côté, comme il est joli de remarquer, justement, que cet article commencé au « je » se termine au « nous ». JE ne suis pas frénétique, énonce ainsi en substance Cornellier, parce que NOUS ne sommes pas comme ça.

Tant mieux pour eux. Et tant mieux pour ce qu’il reste de lui quand on en soustrait eux.

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[1] Frénétiques, Édition Triptyque, 1999

[2] En dehors de Jean-Claude Germain, que Cornellier ne prend même pas la peine mentionner.

[3] Louis CORNELLIER, « Pourquoi je ne suis pas frénétique », Le Devoir, 29 mai 99, p B-7

[4] C’est Cornellier qui l’appelle comme ça, pas moi. Il ne m’aurait jamais traversé l’esprit que la première épithète à accoler au fascisme puisse être « frileux ».

[5] Combats, vol 1 no 1, p 15 : La petite vie aliénante

[6] Combats, vol 1 no 1, p3, « Pour un humanisme combattant »

[7] Les bœufs sont lents mais la terre est patiente (VLB, 1999)

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