Tiré de Adieu, docteur Münch
Pièce écrite en mai-juin 1981
Editions Leméac, 1982
Si jamais y en a un aut’ qui d’mande à son père
Si je porte des sandales sous ma robe de bronze vert
J’i garroche mon flambeau
Su’ l’appareil de photos
Pis cinquante tonnes de fer
Ça arrive plus vite que ça n’a l’air !
Là, ça fait, j’en ai assez,
J’ suis écoeurée d’ poser.
J’ai envie d’ me pousser.
J’ai une crampe dans l’ bras.
Mon liv’ t’à moitié déchiré.
J’ porte la même robe d’puis des années.
J’ai l’air d’une vieille poupée rouillée.
La nuit, i’ m’allument même pus,
J’ leur coûtais trop cher en courant…
Mais tou’es matins sont ben contents
D’ me r’trouver là en s’ réveillant.
Faut que j’ me r’cycle,
Que je repense mon image,
Que je me remont’ le courage
Et me recrinque le classique.
Moi qui a toujours été si tranquille…
Jamais un son, jamais un non.
J’ai été douce comm’ une p’tite fille.
Même quand i’ m’ tiraient du canon
Just’ dans ‘es oreilles, j’étais docile.
J’ai supporté toutes les tempêtes
Tous les graffitis des airs bêtes.
J’ me suis fait’ g’ler
Pis graffigner.
M’avez-vous entendue chialer ?
J’ai fait’ tout c’ qu’i m’avaient d’mandé :
J’ai fait’ des signes aux p’tits bateaux,
J’étais la bouée des indigents;
Un grand sourire pour tou’es drapeaux,
J’ n’ai fait’ brailler, des immigrants !
Pour m’oublier i’ ont pas pris d’ temps,
I’ rent’ tout’ par San Francisco.
Faut que j’ me r’cycle,
Que je repense mon image,
Que je me remont’ le courage
Et me recrinque le classique.
App’lez-moi pus
La Statue !
Maudit nom frette,
J’ sais pus où m’ mett’.
App’lez-moi par un p’tit nom :
Un nom d’arbust’, un nom d’ buisson,
Un nom d’ vedette de cinéma,
Ou ben une marque de pyjama,
Mais app’lez-moi pus
La Statue !!!
Si j’tais née deux mille ans plus tôt,
On m’aurait baptisée déesse,
Mais à l’époque du show-biznes’,
J’suis jus’ bonne à faire des photos :
Debout dans le couchant,
Escaladée par des enfants…
Ah ! Cachez-moi vos caméras !
Allez voir au coin si j’ suis là !
Mais maudit sacrez-moi la paix !
J’ me pouss’ six mois à mon chalet!…
Faut que j’ me r’cycle,
Que je repense mon image,
Que je me remont’ le courage
Et me recrinque le classique.
Faut que j’ me sauve avant qu’i’ m’ vendent,
Ou qu’i m’échangent cont’ du pétrole.
Déjà qu’i’ trouvent que j’ suis trop grande,
J’ gêne les bombardiers qui décollent.
Faut que j’ me r’cycle.
Que je me remont’ le courage.
Que j’ me confond’ aux murs de briques,
Le temps que j’ repens’ mon image.
A l’en peut pus,
La Statue !
Ça y est, est prête,
A sac’ son camp !
Pensez à moi de temps en temps,
Si vous avez quelques instants.
Mais vraiment les pieds dans l’ ciment,
Après cent ans,
C’est trop pésant.
A l’en peut pus,
La Statue.
.
.
.
