Mars 2025
Une rareté.
Tout de suite en la voyant, m’est remontée en mémoire (comment faire autrement ?!) la discothèque Le Valentin.
Je feuillette Morceaux, pour retrouver la brève évocation de l’endroit à laquelle je m’y étais livré.
C’est trop court. Infiniment, trop court.
Il faudra bien que j’étoffe ça, un de ces quatre.
Il est là, sur la photo, le Valentin : côté gauche (Nord) de Mont-Royal, première façade, la blanche.
Il faisait trois étages — mais il y en a un dont je ne conserve strictement aucun souvenir :
Rez-de-chaussée : vestiaire et restaurant.
Premier : Disco
Et terrasse sur le toit.
*
Bon.
Eh puis tant qu’à être dans l’archéologie, ça, c’est ce à quoi je ressemblais (à certaines heures), en ces temps-là :
.
Tiré de Morceaux (Entretiens sur l’écho du monde, l’imaginaire et l’écriture)
Daniel & René-Daniel Dubois
Éditions Leméac, 2009
‒ Tout début de l’été 1975, quelques jours à peine après la Saint-Jean. À cette époque, je fréquente depuis plusieurs mois un bar extraordinaire, sur Mont-Royal presque au coin de l’avenue du Parc : le Valentin. C’est vraiment un endroit fabuleux.
‒ Un bar gay ?
‒ Pas seulement. Toutes sortes de mondes se croisent là. Les prix sont tout ce qu’il y a d’abordables, mais c’est quand même là qu’un soir je croise Cat Stevens venu prendre un verre. Elton John aussi, une autre fois. Il y a la plupart du temps un bon tiers si ce n’est la moitié des couples qui sont hétéros. Bref, c’est un endroit magique. Un soir, une fille se pointe avec un long boa autour du cou – pas en plumes : vivant ! Une autre fois encore, j’arrive, et il y a une Rolls blanche stationnée juste devant la porte. J’entre. Je monte à l’étage, là où se trouve la piste de danse. Le barman m’apprend que pour toute la soirée, le champagne est gratuit. Il me montre un jeune gars et une jeune fille, tous les deux d’une beauté à couper le souffle, d’une grâce sidérante, qui dansent magnifiquement et qui à l’évidence sont en amour jusque par-dessus les oreilles : elle est à eux, la Rolls, et ce sont eux qui payent la traite – ils ont envie d’un peu partager leur bonheur.
‒ Sympathique…
‒ Quoi qu’il en soit, cette année-là, pour la première fois, il me semble, la Saint-Jean est célébrée sur le mont Royal, ce qui fait que le soir du grand spectacle, l’avenue du même nom est complètement interdite à la circulation automobile, du métro jusqu’au lac des Castors.
‒ C’est ça. Tard en soirée, quand le show, là-haut, est terminé et que les gens redescendent, le premier bar devant lequel ils passent, c’est donc le Valentin, bien entendu. Alors il y a plein de monde qui entre et qui découvre cette espèce de caverne d’Ali Baba : des individus dans des accoutrements bizarres, des gars qui dansent entre eux sur Le Géant Beaupré de Beau Dommage, des filles qui s’embrassent sur les rythmes de Francœur et d’Harmonium, et parmi tout ça plein de gars et de filles à l’apparence tout ce qu’il y a d’ordinaire – et tout ce beau monde-là s’entend à merveille, c’est presque une grande famille.
‒ Une grande famille… où débarquent des inconnus ?
‒ Disons plutôt des incongrus. Ils entrent, restent un peu estomaqués, ce qui se comprend… sauf qu’après ça, plusieurs d’entre eux se comportent vraiment comme s’ils étaient au zoo. Ils pointent du doigt des habitués en criant des remarques, et ainsi de suite. Éventuellement, le gérant se rend compte de ce qui se passe et fait la tournée de leurs groupes pour leur expliquer gentiment qu’ils sont les très bienvenus, mais que s’ils veulent le rester, ils ont tout intérêt à se comporter comme du monde. Ce qu’ils font, pour la plupart. Les autres considèrent qu’on les traite avec mépris et lèvent les pattes, drapés dans leur bonne conscience perma-press. Au bout d’une heure à peu près, tout est donc revenu comme si de rien n’était, et les habitués se sentent légitimés de penser que l’orage est fini, que l’atmosphère du lieu n’aura pas eu à souffrir de perturbations durables.
.
.
.