Septembre 2026
Note
Cet article constitue la deuxième partie d’un texte qui reste à être complété – la première se trouve ICI – et la troisième sera éventuellement accessible par l’entremise d’un lien que j’ajouterai au bas de cette page-ci.
RDD
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II
Pourquoi diable, tout au long de la première partie de cet exposé, viens-je d’aussi souvent souligner que les réflexions que j’évoquais là dataient d’ « avant mes 18 ans » ?
Pour une raison toute simple – mais capitale : parce qu’à cet âge-là, mon attitude à l’égard des élucubrations nationalistes prétendument post-cléricales changea du tout au tout, et que je fis alors un pari auquel j’allais m’en tenir mordicus durant une grosse quinzaine d’années, un pari qui a sans le moindre doute constitué l’une des prises de position à la fois les plus crétines et les plus brillantes de mon existence, qui n’en a pourtant manqué ni dans une catégorie ni (mais dans une bien moindre mesure) dans l’autre.
Regardons ça tout doucement.
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Cette année-là, celle des mes 18 ans, se produit dans ma vie un événement véritablement cataclysmique – c’est-à-dire qui coupe net ma vie entre un « avant » et un « après » : j’entre à l’École nationale de Théâtre.
Ce faisant, je n’entame pas un nouveau chapitre de ma vie, oh que non. J’aborde carrément un nouveau tome de mes aventures.
Jusqu’alors, et depuis mon enfance, mon rêve a consisté à vouloir faire médecin.
Et voici que, peu importe ici comment la chose se fit, alors que j’étais au cégep, à 17 ans, je me rendis soudain compte de ce que l’avenir en sarrau que je m’imaginais, stéthoscope autour du cou, était rien de moins qu’un tissus de fantasmes :
La pratique de la médecine, dans sa réalité, n’était pas et ne POUVAIT PAS être aussi simpliste que je l’imaginais, ne serait-ce que parce qu’il serait impossible à un être humain normalement constitué de se soumettre en permanence, nuit et jour, mois après mois, des décennies durant, à un régime émotico-intellectuel du genre que vivaient à l’écran les docteurs Kildare ou Welby – même le système nerveux d’un Yéti n’y résisterait sans doute pas trois semaines.
Cela ne constituait donc absolument pas un blâme à l’endroit de médecins « réels », mais aussitôt que je compris que mon rêve était de la pure foutaise, et quand je dis « aussitôt », c’est littéral – sans doute en moins de 24 heures -, en dépit de mon vif intérêt pour la matière, mes notes dans les cours de sciences s’effondrèrent à une telle vitesse et à point tel qu’il ne serait pas exagéré de dire que zip, dans le temps d’un éclair elles disparurent en fumée.
Et que je me retrouvai illico… flambant nu sur la banquise !
Sacrebleu ! Qu’allais-je bien pouvoir faire d’autre de ma vie ?
Je sautai sur le plus facile : ce que j’allais faire, ç’allait être de l’argent et c’est tout. À partir de là, les choses coulaient de source, il me suffisait de devenir avocat
En moins d’une semaine mon changement d’orientation de Sciences de la Santé à Sciences humaines était chose faite. Ç’allait être d’un ennui total, mais la parade à cet ennui professionnel était elle aussi toute trouvée : j’allais enfin pouvoir, dans mes temps libres, imiter mes deux sœurs ainées, premières filles cyclistes du Québec, et commencer à m’entrainer, moi aussi.
Du cash et du sport : mon menu était fin prêt pour au moins les trente prochaines années – il n’y manquait encore que le Drambuie et le bungalow.
Sauf que…
Une petite voix, toute fluette mais sacrément insistante à ses heures, se mit à venir me gratouiller le fond de la conscience : et si, et si… juste pour en avoir le cœur bien net, en plus de la voie royale que j’allais commencer à me tricoter, j’essayais aussi un petit « autre chose » ? Hein ? Une autre petite chose à propos de laquelle je n’aurais encore à ce moment-là ni image ni attentes ? N’importe quoi, mais « autre chose » qui soit en dehors de tous les cadres que j’aie jamais envisagés ? Autrement dit : et si, avant de me lancer dans la construction à la virgule près un plan de vie à mourir de cafard, je tentais d’abord un saut dans le vide le plus total ? Ne serait-ce que pour disposer plus tard des souvenirs de ce que ma vie aurait pu être si je ne l’avais pas gâchée ?
Quelle forme ce bungee pourrait-il bien prendre ?
Quelle forme ? Elle s’imposa dans le temps de le dire : celle du souvenir d’une affichette couleur caramel blond que j’avais aperçue au passage quelque mois plus tôt sur le tableau d’affichage d’un centre de loisirs : l’annonce d’un exercice public des finissants de l’École nationale de Théâtre du Canada.
… « de théâtre » ?!
Ça s’enseigne, c’ t’affaire-là ?
Eh oui.
De fil en aiguille, en quelques jours à peine, je me retrouvai inscrit aux auditions d’entrée de l’année suivante, sans l’ombre du moindre espoir d’être accepté – mais je m’en foutais éperdument. Je mémorisai à temps perdu deux monologues qui me plaisaient, allai les donner devant Michele Rossignol et André Pagé. Et… bordel d’enfer… me retrouvai accepté !
Fait comme un rat ! (Façon de parler…)
Et c’est là que notre histoire commence, mes petits amis.
Pas simplement l’histoire de ma formation artistique, mais aussi et, en l’occurrence, surtout, celle de ma formation de citoyen.
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Ce fut d’ailleurs la faute de Michelle Rossignol – je ne l’écris surtout pas pour l’en blâmer, bien au contraire. Je l’écris pour lui rendre un hommage immodéré : elle me posa ce jour là, à mon audition, le dimanche 1er avril ’73 (avouez qu’une date pareille ça ne s’oublie pas), une question capitale dont le souvenir cuisant allait à la longue transformer ma vie :
« Crois-tu que le théâtre ait un rôle social à jouer ? »
Je ne fis ni une ni deux et, en dépit du fait que je me balançais comme du souvenir de ma première couche du fait qu’il en joue un ou pas, et lançai d’un air convaincu : « Mais bien sûr que oui ! », pour tout de go me mettre à broder sur le thème, parce que j’avais aussitôt compris que c’était là une question que l’on ne pose que quand on est convaincu que la réponse DOIT être oui ! Je mentis donc comme un arracheur de dents.
Mais, que ma réponse ait été franche ou pas, la question s’était marquée en moi au fer rouge. Et j’allais y repenser fort souvent au fil de ma vie.
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Finies, les classes de trente-cinq élèves dont les visages changeaient à toutes les 50 minutes. Finies les ruées de bisons sauvages dans les couloirs entre chacune des périodes. Ici, le même groupe de 16 (ou 18, au tout départ ? – je ne suis plus bien certain) était « ta gang » à plein temps, de 9h du matin jusqu’à souvent 19 ou 20h, cinq jours par semaine minimum, pour trois ans – à moins qu’on ne te foute à la porte entretemps.
Pour couronner le tout, le premier texte que nous allions travailler en interprétation, sous la houlette de Michelle, justement, en était un de l’autre Michelle (Lalonde), la poétesse à qui nous devons Speak White…
Autant dire que la politique, et tout particulièrement la politique identitaire, se retrouva à l’ordre du jour aussitôt que je posai le pied au « monastère de la rue Saint-Denis », comme je ne tardai pas à surnommer l’endroit.
Et que je me mis à comprendre encore une autre différence essentielle entre l’École où je me retrouvais et les institutions d’enseignement que j’avais précédemment fréquentées : ici, la question politique, en plus d’être inévitable, se résumait essentiellement à être POUR ou CONTRE l’Indépendance, point, à la ligne. Et ce trait distinctif signifiait déjà à lui seul, eh oui, une différence fondamentale de la taille du Grand Canyon avec tout ce que j’avais pu rencontrer à ce jour.
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Jusqu’alors, au cégep mais même déjà au secondaire, le domaine politique m’était apparu composé d’une multitude d’options recouvrant une quasi infinité des champs de vie : il se présentait en quelque sorte sous la forme d’une immense doudoune dont l’un des carreaux pouvait consister en projets anarchistes, son voisin immédiat se préoccuper de syndicalisme en particulier ou de vie associative en général, un autre encore s’occuper d’abord et avant tout de santé publique, encore un autre d’éducation, et ainsi de suite, pour ainsi dire à perte de vue.
« Jusqu’à mes 18 ans », le nationalisme en particulier et la question nationale en général ne composaient donc qu’un seul des carreaux de cette doudoune idéologico-partisano-politico-agitatrice. Un seul… parmi une multitude d’autres. Et un, en l’occurrence, qui, comme je l’ai déjà souligné, me m’intéressait vraiment pas des masses.
En mettant le pied à l’École nationale, cet état de fait se transforma instantanément du tout au tout, et je me retrouvai placé devant une toute nouvelle doudoune, appelé « La Nation », qui comportait elle aussi, comme la précédente, de multiples pôles, mais TOUS soumis à UNE règle et une seule : « faire le pays » – quoi que cette formule idiote puisse bien signifier après 14,2 secondes de réflexion le moindrement sérieuse.
On ne « fait » pas un pays — pas dans mon esprit, en tout cas.
Ce qu’on fait c’est de la médecine, ou de l’ingénierie, on s’adonne à la peinture ou on fait du cash, on fait des enfants (ou pas), et l’ensemble de toutes ces entreprises, de toutes ces actions, par une multitude d’hommes et de femmes qui se consacrent à elles (la pensée étant ici considérée comme relevant à fond la caisse de cette catégorie d’ « action »), donne… un pays. On peut influencer le cours de leurs actions, bien entendu. En fermant des écoles, par exemple – on en les sous-finançant – ou en sous-payant les profs, ou en laissant les immeubles tomber en ruines pour plutôt subventionner de vagues chants patriotards – si vous voyez ce que je veux dire. Ou bien encore en sabrant dans les budgets de la santé. Ou bien en jetant l’argent public par les fenêtres par camions bennes entiers, à grands coups de ponts géants chimériques qu’on promet de construire la semaine des trois jeudis, d’usines de lapins roses à ventre blanc qui joueront du tambour pour l’éternité plus trois jours ou de construction de routes qui ne mènent littéralement nulle part. En additionnant ou en soustrayant, on peut, oui, influencer le cheminement d’un peuple, mais on ne peut pas « faire » un pays. (Si vous ne me croyez pas, allez donc lire les réflexions du comte Tolstoï, ça vous fera les pieds – et comme ça vous aurez déjà déjà tout un livre de lu – à dix, vous aurez droit à une bise de Gilles Vigneautlt). On ne peut pas « faire » un pays, pour l’excellente et toute simple raison qu’un pays, à l’instar d’une personnalité individuelle, par exemple, n’est pas un objet qui se prête à la fabrication. Ce n’est pas un objet tangible, ce n’est pas une forme tridimensionnelle arrêtée à jamais, c’est la résultante protéiforme de multitudes de variables agissant sans trêve les unes sur les autres. Un peu comme le point de rencontre de 30 câbles tendus dont chacun a ses deux extrémités retenues par une équipe de joueurs, les 60 équipes étant disposées en cercle. Le nœud, au centre, le point ou la région où ce croisent les 30 câbles se déplacera bien évidemment en fonction de la force de CHACUNE DE TOUTES ces équipes et de bien d’autres facteurs encore, mais si vous choisissez de d’abord former ce point et d’ensuite déduire de lui où devront se tenir tous les membres de toutes les équipes de souque pour que l’image ait l’air d’avoir un sens… je vous conseille vivement de vous lever de très bonne heure.
Dessiner un pays comme l’image sur la boite d’un puzzle, et d’elle déduire combien de morceaux de quelle couleur et de quelle forme il faudra pour arriver à en réaliser une copie en 3D relève, ou en tout cas relevait à l’époque (mais je ne suis vraiment pas certain d’avoir tellement changé à ce chapitre) de la démence pure et simple ou, pour être un tantinet plus technique, d’une volonté de pure puissance de l’espèce la plus puante et la plus dangereuse qui soit.
Pourquoi ça ?
Eh bien tout simplement parce que se consacrer à ce genre de projet avec une société humaine suppose qu’il y ait deux sortes et deux sortes seulement de citoyens : d’une part « les smats » – ceux qui décident à eux seuls du dessin qu’il y aura à reproduire -, et d’autre part ceux appartenant à la multitude, dont la tâche essentielle dans la vie se bornera à 1) matérialiser les morceaux nécessaires à la réalisation du plan des smats, 2) à chanter quand ils en recevront l’ordre d’en haut, et 3) à fermer leur criss de yeule le reste du temps (« Sinon, je te poursuis ou t’envoye les beux ! »)
« Caramba – yé m’ane vais té lé foutré à la porte, mouah, toté ces immigraneté ! »
Mais n’allons pas trop vite. Et revenons à 1973.
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(à suivre)
