Vous avez dit… « poule » ?

02 octobre 2023

 

Je viens de recevoir de Bruno Laplante une collection de photographies d’un des tout premiers spectacles que j’ai mis en scène – avec beaucoup de plaisir d’ailleurs. Nous avions vraiment beaucoup ri.

Il était composé de deux opérettes françaises réunies pour l’occasion sous le titre de…

 

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1982

Un beau jour, mon ami Alain Tanguay m’appelle.

Il est scénographe – il a fait ses études à l’École nationale de théâtre au même moment que moi – mais lui en scéno, bien entendu, alors que moi j’étais en jeu. À la fin de notre passage au Monastère de la rue Saint-Denis – comme certains d’entre nous surnomment l’École –, c’est lui qui a signé le superbe décor de notre exercice public de sortie : La noce chez les petits-bourgeois, de Brecht, dirigé par Alain Knapp.

Quelques années plus tard, après mon retour de Paris, il signe la scéno de certains de mes shows.

Adieu, docteur Münch par exemple…

… et Le troisième fils du professeur Yourolov.

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Ce jour-là de 1982, il appelle pour me transmettre une proposition.

Jacynthe Vézina – qui était dans sa classe à l’École – et lui, elle aux costumes lui au décor, devaient travailler sur deux opérettes avec… Paul Buissonneau, me semble-t-il. Mais un inattendu vient d’obliger Paul à se retirer du projet. Et, en guise de remplaçant, Alain et Jacynthe ont avancé mon nom auprès du producteur, lequel est ni plus ni moins que Bruno Laplante…

… que je connais bien, puisque nous avons tourné un bout de temps ensemble dans Le Barbier de Séville, pour le compte des Jeunesses musicales du Canada. Il était alors Figaro et moi… le régiment de la garde à moi tout seul, le vieux notaire, l’Endormi, Bertha, le chef d’orchestre, bref tous les rôles à n’être pas vraiment chantés.

Pour ce qui est de la mise en scène des opérettes, Bruno a aimé l’idée – Alain me donne donc les dates déjà arrêtées : est-ce que je serais libre et est-ce ça me tenterait ?

Je lui réponds que les dates me vont, mais qu’avant de m’engager il faudrait bien que j’aie au moins un commencement d’idée de ce dans quoi je m’embarquerais.

Comme le temps presse – les répétitions doivent commencer tout bientôt et, si je refuse d’aller de l’avant, il faudra bien trouver quelqu’un d’autre –, Bruno m’envoie illico le livret des deux opérettes en question et des cassettes d’enregistrements européens. J’ai promis de lui revenir dès le lendemain.

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Je lis / j’écoute. Et… disons que je reste… hmmm… dubitatif ?

Les musiques sont par moments très entrainantes, mais comme ce n’est certainement pas à titre de musicien que j’embarquerais mais à celui de metteur en scène, du côté des livrets, disons… que… que ça sent un peu pas mal beaucoup la poussière. Et, même, la très vieille, poussière. Nettement datée.

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La première de deux opérettes est un Offenbach créé en 1858, intitulé La chatte métamorphosée en femme – sur un livret de Scribe et Mélesville d’après une fable de La Fontaine.

Un homme chérissait éperdument sa Chatte ;
Il la trouvait mignonne, et belle, et délicate,
Qui miaulait d’un ton fort doux.
Il était plus fou que les fous.

Eh oui. Un gars misanthrope jusqu’à la moelle et complètement fauché aime sa chatte à la folie. Or pouf, la voici qui, grâce à l’intervention d’un fakir de passage, se transforme en une séduisante jeune femme. Bien entendu, tout cela est un canular : la chatte est en réalité la cousine du misanthrope, amoureuse de lui depuis toujours, et toute l’histoire a été orchestrée par la perspicace gouvernante du garçon.

Vous pouvez en écouter un extrait ici – dans une production qui n’a strictement rien à voir avec la nôtre :

La deuxième, de Manuel Rosenthal sur un texte de Nino, est plus récente – en termes de calendrier en tout cas. Elle a été créée en 1937 et s’intitule La poule noire – mais le sujet n’en est pas tellement plus moderne.

Une jeune veuve – la « poule noire » en personne – est inconsolable depuis la perte de son époux. Mais… un jeune homme dont elle hante les pensées entend ne pas se laisser éconduire. Il se présente à elle sous l’identité d’un veuf encore plus éploré qu’elle… et réussit à l’arracher à son deuil. Ils décident de partir en vacances – la scène finale est digne d’un délire de mariachis. Dans une mise en scène « straight », ça ressemble à ceci :

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Après avoir lu et écouté, donc, je n’ai strictement aucune idée de comment monter des trucs semblables.

En fait, je ne sais même que deux choses.

D’abord que j’ai envie de m’essayer : travailler en musique me tente énormément – surtout parce que ça me changera de mes projets d’écriture, qui ne sont pas très rigolos.

Ensuite, qu’une éventuelle production devrait afficher clairement ses couleurs dès le lever du rideau puis à chaque instant : « Ceci est un gag ! » Pas question qu’il y ait le moindre doute à ce sujet.

Le jeu en vaut-il la chandelle ?

J’y réfléchis dix minutes et décide de plonger. Je reprends le téléphone, rappelle Alain et lui dit que oui, je pourrais bien être intéressé… mais à condition de Bruno ait envie que nous allions dans le sens que je veux proposer – autrement, je ne vois vraiment pas ce que je ferais dans ce bateau.

Nous convenons que nous le rencontrerons chez Jacynthe dès le lendemain après-midi. J’arriverai une heure d’avance.

Arrivé là, j’explique à Jacynthe et à Alain :

« De mon point de vue, ça ne vaut le coup que si nous pouvons faire les fous. Alors voici ce que je vous propose : je na sais pas du tout ce que je vais raconter à Bruno. Dès qu’il va se pointer, je vais me mettre à improviser. Et ce que je vais lui raconter, ce sera le show que j’envisage. Ou bien ça lui tente, ou bien non. La décision sera la sienne. Donc… je vous en supplie, dès que je vais m’ouvrir la trappe… prenez des notes ! Parce que ce que je vais lui raconter, si jamais il dit oui, c’est ce qu’ensuite nous allons devoir réaliser ! »

Nous éclatons de rire… quand tout à coup ding dong – on sonne à la porte.

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J’expose à Bruno que je ne vois qu’une manière d’envisager le « récit » du spectacle : commenter au sujet du contenu vieillot des deux opérettes.

Tu comprends, que je lui explique, dans La Chatte, par exemple, pas besoin de chercher loin : pour se raconter une histoire pareille, il faut vraiment BEAUCOUP s’ennuyer ! Pareil pour La Poule ! Donc… que dirais-tu de ceci :

Un groupe de bébés s’ennuie à mourir. Ils se mettent à se raconter une histoire : c’est La Chatte. Deuxième partie : ces bébés sont devenus vieux et s’ennuient toujours autant, ils sont à présent en résidence : c’est La Poule !

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Il accepte !

Et nous nous mettons au travail.

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Voici donc un aperçu.

Le décor en couleurs, c’est celui de La Chatte.

Et le noir et blanc en haut contraste, c’est celui de La Poule.

La formidable équipe : Céline Dussault, Gabrielle Lavigne, Paule Verschelden, Paul Trépanier et Bruno Laplante, accompagnés de Mireille Thibault et Claude Gai. Monique Matin au piano. Costumes et décors de Jacynthe Vézina et Alain Tanguay.

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