Tou-Chou-Jen

Janvier 1988. [1]

J’écris en quelques heures ce texte qui, au cours des décennies suivantes, reviendra régulièrement me hanter.

Mais qui ne me rattrape qu’à présent —  plus de trente-cinq ans plus tard.

*

Il existe des myriades de légendes, de théories, de délires et d’hypothèses au sujet de l’écriture de fiction.

L’une d’entre elles prétend qu’il advient parfois que l’on imagine sous forme de récit des événements qui, sous d’autres dehors, nous rejoindrons un jour.

S’il existe bel et bien de telles choses… ce texte en est un excellent exemple. Oui, on peut très bien croiser un regard durant quelques secondes… en être électrocuté, et se rendre compte au bout de plusieurs mois qu’autrefois l’on avait peut-être bien prédit que la chose adviendrait un jour dans la « réalité »… et qu’il nous faudrait alors apprendre à chérir un souvenir aussi profondément que l’on aurait souhaité chérir l’être qui nous l’a inspiré.

Il s’agit peut-être là d’une damnation par le destin, une damnation particulièrement sadique.

Mais sadique ou pas, il est des profondeurs des émotions et de la tendresse avec lesquelles il vaut mieux ne jamais tenter de tricher.

 

Qui sait où notre vie nous attend ?

 

Montréal, 25 juillet 2025

 


 

Années 1970.

Huit heure du matin. Le radio‑réveil sonne. Paul l’éteint en grommelant. Se retourne dans son lit. Tente de se rendormir. N’y arrive pas. Il tourne. Tourne. Soupire. Se lève. Ses gestes ont la lenteur d’un lendemain de brosse. Il se rend dans le bureau‑salle de séjour, débrancher le téléphone pour ne pas risquer qu’il sonne. Sur le pupitre, deux appareils photo, des films dans leur boîte, d’autres dans leur tube. Un feuillet est engagé dans la machine à écrire. De nombreux autres, froissés, remplissent le panier à papier et ornent le tapis et le dessus du pupitre. Le cendrier est plein à raz-bord. Paul prend son paquet de cigarettes : vide. Fouille les poches de son veston, les tiroirs : pas de cigarettes. Il cherche un mégot assez long pour être encore fumé. Il n’y en a pas. Paul a un mouvement d’humeur. Va pisser. Retourne se coucher.

 

Neuf heure et quart du matin. Paul ne dort toujours pas. Le son des lettres que le facteur passe par la fente de sa porte, qui tombent sur le sol, lui fait ouvrir les yeux. Il renonce à faire semblant de dormir. Se lève à contrecœur. Met sa robe de chambre, sur laquelle est posée une note vraisemblablement laissée là par son score de la nuit passée. Il lit la note. Pâle sourire. Fait une boulette avec la note, qui aboutit dans une poche de la robe de chambre. Paul va prendre son courrier, au pied de la porte : que des factures. N’ouvre pas une seule enveloppe. Les jette sur son pupitre. Appelle au journal.

‑  T’étais supposé êt’ ici à neuf heure.

‑  Ben oui, ben oui. J’arrive.

‑  As‑tu queuk chose pour nous aut’ ?

‑  Non.

‑  Me semblait.

Paul prend une douche. Décide qu’il est trop poqué pour raser sa barbe de trois jours.

 

Dix heure moins le quart. Paul, dans un taxi arrêté à un feu rouge. En diagonale, de l’autre côté du carrefour, une église devant laquelle sont garés un corbillard, un landau de fleurs plutôt dégarni et un grand nombre de voitures taxi.

‑  C’est quoi?

‑  Un vieux. Le doyen des chauffeurs de Montréal. Le taxi, c’tait sa seule famille. C’est épouvantab’, y s’est fait’ attaquer par des p’tits bums. Y a été trois mois dans l’ coma.

‑  Su l’taxi ?

‑  Non. En prenant une marche.

‑  Ah.

Paul est déçu : si le bonhomme s’était fait battre dans sa voiture, ça pourrait faire un meilleur article. Il règle le chauffeur. Descend de voiture. Entre dans l’église. Fait tout de suite la moue : une centaine de vieux chauffeurs de taxis, même réunis pour un service funéraire, ça ne suffit pas nécessairement à faire un bon papier. Il se prépare à partir quand les portes de l’église s’entrouvrent. Entre un Chinois. Puis un autre. Un troisième. Dix autres. Vingt. Cinquante. Un flot. L’église se remplit. Il en reste même dehors, qui n’ont pas de place pour entrer. Ils sont des centaines. Recueillis. Plusieurs portant à la main une fleur blanche, ou une poignées de pétales blancs, qu’ils jettent sur le cercueil, au passage.

La cérémonie commence.

 

Après la messe. Paul est sur le parvis. Il parle à deux‑trois chauffeurs de taxis.

‑  C’est quoi, les Chinois ?

‑  J’sais pas. J’sais pas. Y ont dû s’tromper d’église…

Paul décide de s’adresser directement aux Chinois.

‑  Vous le connaissiez ?

Plusieurs ne parlent pas français. Jettent un regard à Paul. Passent leur chemin. Ceux qui comprennent la question hésitent. N’ont pas l’air de se sentir habilités à parler. Certains répondent directement ou après avoir consulté, en chinois, une ou un aîné. Tous ont la même réponse :

‑  Demande à Tou‑Chou‑Jen. Demande à Tou‑Chou‑Jen.

Et s’éloignent.

‑  Tou‑Chou‑Jen [2] ?

On lui indique un vieillard, qui sort maintenant de l’église, soutenu par un jeune aux cheveux longs. Paul se dirige vers eux. Le vieillard aperçoit Paul qui approche. Tape sur la main du jeune en disant un mot que l’on n’entend pas. Le vieux et le jeune s’arrêtent. Le jeune regarde en direction de Paul. Paul s’approche, dans la foule très dense. Très « chinoise ». Silencieuse. Recueillie. Le vieux sourit. Paul arrive devant le vieux qui le regarde dans les yeux. Temps. Le jeune s’adresse à Paul :

‑  Viens.

Le vieux, le jeune et Paul descendent vers le trottoir. Montent à bord de la grosse limousine du vieux. Paul, étonné, regarde autour de lui : tout un convoi de voitures se forme. Des dizaines de voitures. Le convoi, derrière le corbillard et plusieurs landaus de fleurs qui se sont ajoutés, chargés de couronnes de fleurs portant des inscriptions chinoises, se met en route. Paul n’ose pas poser de question.

 

Le convoi est maintenant sur le pont Jacques‑Cartier. Paul interroge le vieux du regard.

TOU :         Il retourne chez lui.

JEUNE :    Il retourne chez lui.

 

Le convoi funéraire est sur la grand‑route. Le vieux raconte. En chinois. Le jeune traduit.

 

Il y a très très longtemps, en 1935, il y avait un jeune homme. Jésuite. Il enseignait. À Brébeuf. Il était très malheureux, même s’il n’osait pas se l’avouer. Il était parti de son village de la Beauce, avait accepté de devenir religieux, comme ses parents le lui demandaient, mais avait choisi les Jésuites dans l’espoir de parcourir le monde. De vivre mille aventures. Or voici qu’il enseignait dans la grande ville. Et avait bien peur de devoir y rester pour le reste de sa vie comme tant de ses confrères âgés, qu’il côtoyait tous les jours.

 

L’homme noble est un enfant.

Les événement de la vie,

Il va de l’un à l’autre.

Comme s’il s’agissait de jouets.

Au fond de son cœur,

Brûle la folie des hommes

Sur ses lèvres,

Le sourire.

La folie des hommes est un jouet.

La brûlure est un jeu.

Le sourire est un jeu.

La sagesse est un jeu.

Il était encore plus difficile au jeune homme de supporter son fardeau depuis quelques mois que le Père Benoît était arrivé à Montréal, après plusieurs années passées en Chine, pour consulter certaines archives de la maison-mère mais pour consulter surtout le Père Franz, qui avait, lui aussi, passé en Asie la plus grande partie de sa vie. Le jeune Père ‑ Guy ‑ et le Père Benoît s’étaient liés d’amitié. Guy faisait parler le Père Benoît, durant des nuits entières, des merveilles qu’il avait connues « là‑bas ». Souvent, le Père Guy venait voir le Père Benoît mais, à sa grande déception, celui-ci était absent ‑ sûrement en train de rencontrer le Père Franz ou de fouiller une bibliothèque. Ou alors il le trouvait dans sa chambre minuscule, encombrée, absorbé dans quelque profonde discussion avec le Père Franz. Discussion fort animée. En chinois. Le jeune Père Guy aurait aimé rester là, durant des heures, assis dans un coin, à les écouter parler. Mais le Père Franz avait un caractère irascible et tenait à rester seul avec le Père Benoît. Le Père Franz traitait le Père Guy de « freluquet ». Alors, le Père Benoît devait, à regret, demander au Père Guy de l’excuser mais, avant de le laisser, ne manquait jamais de lui fixer un rendez-vous pour plus tard dans la journée ou pour le lendemain.

Un matin, le Père Benoît vint trouver le Père Guy comme celui-ci, finissant un cours, sortait de sa classe. Il lui dit d’aller chercher une voiture pour les conduire, le Père Franz et lui, à une rencontre.

L’adresse était celle d’une grande demeure de Westmount. Ornée d’immenses jardins. De serres. C’était celle d’un riche Chinois qui les reçut avec chaleur dans une grande bibliothèque. Aussitôt arrivés dans la pièce, on installa le Père Guy à l’écart, tout à l’autre bout de l’immense pièce, dans un confortable fauteuil, avec quelques livres en français et en latin. Les trois aînés se lancèrent dans une discussion enflammée, tout en feuilletant avec soin de vieux et rares manuscrits, disposés sur une longue table. Soudain, dans la porte de la bibliothèque, restée ouverte, passa une jeune femme d’une très grande beauté, vêtue de splendides vêtements de soie qui lui donnaient une allure de la plus grande légèreté. Elle s’arrêta, salua l’hôte, les deux Pères. Et le Père Guy. Le Père Guy et elle se regardèrent, avec une très grande intensité, durant cinq secondes. Ce fut la seule fois de leur vie qu’ils se rencontrèrent. Jamais ils n’échangèrent le moindre mot. Le moindre signe. Ils se regardèrent, tout simplement, durant cinq secondes. Puis la jeune fille salua à nouveau. Et se retira. L’hôte des trois Jésuites expliqua alors quelque chose que le Père Benoît, ayant noté le trouble du Père Guy, traduisit à son intention.

 

Regarde. Elle marche vers l’Ouest, vers le Désert.

La Toute‑Belle.

Tous les cœurs se serrent.

Elle part.

Et elle revient.

 

Regarde. Elle marche vers le Sud, vers la Cité Interdite.

Celle qui est si belle

Que de partout accourent les Princes,

Abandonnant leurs terres

Au récit de sa grâce.

Elle part.

Et elle revient.

 

Regarde. Elle marche vers le Nord, vers les montagnes

Et la neige,

Celle dont l’éclat

Fait se taire les hommes.

Elle part.

Et elle revient.

 

Regarde. Elle monte à bord d’un navire,

Elle part vers l’Est,

Vers le Levant,

Celle qui ne s’oublie pas.

Et que nous ne reverrons plus.

 

La jeune femme d’une grande beauté était la nièce de l’hôte avec lequel discutaient les deux Jésuites, la fille de son frère. Son père avait décidé de la mettre à l’abri. En Chine, la fin d’un monde approchait comme les noirs nuages d’un ouragan. Son père avait en Chine et à l’étranger de très nombreux ennemis. Il l’avait envoyée ici, à Montréal, de préférence à une ville où, dans une communauté chinoise plus importante, elle aurait risqué d’en rencontrer. D’ici, elle devait se rendre en Angleterre et en France, poursuivre ses études. Son père l’ordonnait. Elle devait aussi contracter un mariage d’alliance.

Après cette courte explication, les trois hommes reprirent leur discussion.

Le Père Guy passa le reste de la journée avec, dans les yeux, la vision de cette jeune femme; dans les oreilles, le chant de la langue chinoise; dans les narines, les effluves envoûtantes du tabac de la pipe du Père Franz, celles des plantes inconnues de lui qui embaumaient l’air de la grande pièce et, dans la bouche, celles du thé et du goûter qui leur furent servis.

Quand le jour fut couché ‑ en fait, la nuit était déjà avancée ‑ les trois hommes se levèrent. Le Père Guy était engourdi. Le Père Benoît lui dit :

‑  Viens.

 

La grosse voiture du Chinois, conduite par un chauffeur en livrée, sous la première neige fine de la saison qui tombait doucement, traversa la ville. L’engourdissement du Père Guy ne le quittait pas. La voiture arriva dans le quartier chinois. Déposa les quatre hommes devant un magasin où une veille femme les attendait, surveillant leur arrivée par la vitrine. Une fois à l’intérieur, le Chinois guida les trois religieux vers le fond de la boutique et descendit avec eux un escalier, dont une lourde tenture masquait l’accès, jusqu’au sous-sol. Là, à la molle surprise du Père Guy, l’homme écarta une nouvelle draperie et ils poursuivirent leur descente.

Ils arrivèrent dans une première salle, encombrée de colis, de boîtes, de caisses, de ballots portant des inscriptions chinoises. Dans une seconde salle, enfumée, des hommes de tous âges discutaient, penchés sur des livres et des cartes. Le Père Benoît, le Père Franz et leur hôte discutèrent un moment avec eux. Échangèrent mille salutations. Puis les quatre visiteurs poursuivirent leur chemin. Dans une nouvelle salle, on jouait au mah‑jong. Dans une autre, on fumait l’opium. Ils allaient en ressortir après l’avoir traversée pour accéder à une autre salle encore, quand le Père Franz s’arrêta et dit quelques mots. Suivit une discussion au terme de laquelle les trois aînés s’entendirent sur le fait que le Père Guy pouvait rester dans cette salle-ci s’il le désirait. On l’installa. Pour la première et dernière fois de sa vie, il fuma de l’opium.

 

En quelques heures, cette nuit-là, le Père Guy vécut sa vie entière. [3]

 

Il retrouva la jeune fille qu’il avait entrevue dans la porte de la bibliothèque de son oncle. Ils se connurent. S’épousèrent. Ensemble, ils parcoururent de fabuleux pays. Guy fit visiter à son épouse Paris, Londres, Rome, New York. Elle, le guida à travers les rues, les ruelles et les parcs de Saïgon, de Péking, de Tokio. Avec le Père Benoît parfois, avec le Père Franz ailleurs, le jeune couple vit la Nouvelle-Dehli, l’Amérique Latine et d’autres contrées dont ils ne surent jamais les noms. Ils visitèrent des palais, des villes de très grande pauvreté. Mangèrent des mets inconnus. Humèrent des fleurs étranges. [4] Aussi, Guy était un héros. Sauvait le père de la jeune fille de ses ennemis, de mille dangers. Devenait, comme le Père Benoît et le Père Franz, un initié des Cultures et des Secrets de la Chine et de l’Asie. En faisait connaître les richesses à l’Occident éberlué. Devenait médecin et sauvait des vies. Ingénieur et construisait des ponts, des routes, des canalisations qui apportaient l’eau aux villages des déserts.

Lin Hao et le garçon qui avait peur de l’ennui s’aimaient. Il ne voyait le monde et sa splendeur qu’à travers les yeux de l’aimée. Connut des moments de calme infini. De sérénité, même au cœur d’occasions où un tel sentiment semblait pourtant totalement incongru. Il y avait Lin Hao. Ce qui n’était pas Lin Hao n’était pas la vie. Les deux amants, étendus côte à côte, regardaient les étoiles. Écoutaient les rires, parfois les pleurs, de leurs enfants. Guy enseignait. Lin Hao enseignait.

Guy parcourut, cette nuit-là, toutes les avenues possibles de sa vie. Dans tous les sens. Il vécut, en une seule nuit, toutes les vies que sa jeunesse laissait encore étalées sur sa table, possibles, devant lui. À portée de sa main. Tous les possibles de la jeunesse.

Il vieillit. Rajeunit. Fut vieux à nouveau. Puis, jeune encore. Explora toutes ses vies, revenant parfois sur ses pas lorsque, après avoir longuement hésité à un carrefour, il réalisait s’être fourvoyé sur une mauvaise voie.

Chaque fois, dans chacune de ses vies possibles, partout, Lin Hao était là, à ses côtés. Devant lui. Dans ses bras ou l’enlaçant. L’étreignant. Dans de vastes cavernes, elle lui montrait les dragons. Lui répétait en une sourde mélopée de ne pas avoir peur. Lui chantonnait à l’oreille comment vivre en harmonie auprès d’eux. Lui contait des histoires dont même les plus vieux livres n’arrivent pas à éclairer les origines. Avaient faim ensemble. Ensemble, couraient sous des déluges. La terre tremblait au passage de troupes en furie lancées au galop, sous le coup d’explosions d’obus, là, tout près ou bien des nuits entières, là-bas, sur les contreforts des montagnes Ouighours, au loin. Sage et courageux. Brave et attendri. Révolté et serein. Connut toutes ses vieillesses. D’innombrables vies d’adultes. Elle mourut avant lui cent fois. Lui survécut cent fois. Était, dans un cas comme dans l’autre, son seul regret. Toute sa vie. À trente ans. Quarante. Cinquante-cinq. Furent ce couple émerveillé dont la tribu entière célébrait le centenaire. Héros des légendes dans lesquelles, l’amante morte trop tôt, l’amant consacre le reste de ses jours à célébrer sa mémoire, fut-ce même, aimant d’autres femmes, en n’aimant toujours que la Première à travers elles.

 

Quand il s’éveilla, tard le lendemain, la salle où on l’avait laissé était déserte.

Il était seul.

Et sa vie était derrière lui.

Il parcourut en sens inverse les salles traversées la veille. Là où étaient entreposés les ballots et les caisses, plusieurs jeunes hommes allaient et venaient, déplaçant les charges. Dans le magasin, de nombreux clients tâtaient les fruits, les légumes, les poulets suspendus, les pièces de viande, le saluèrent comme s’il était des leurs.

La grosse voiture avait disparu. Il traversa la ville à pied. Rentra au Collège tard le soir.

 

Il fut très malade. On le crut près de la mort. Presque mort. Mort. Toujours, il n’y avait que Lin Hao. Ne sut jamais le nom sous lequel les autres la connaissaient. Elle était Lin Hao. Il la voyait partout, dans chacun de ses rêves, de ses cauchemars. Les images nées de sa fièvre et celles rencontrées lors de sa nuit d’opium se coulaient les unes dans les autres. Celles de cette nuit-là conservaient une telle précision qu’elles lui restaient plus claires que s’il avait vraiment vécu toutes les aventures qui avaient occupées son esprit tandis qu’il gisait, étendu dans les sous-sols du quartier chinois, sur la natte posée à même le sol. Certains jours, il crut apercevoir, de très loin, dans sa fièvre, le visage du Père Benoît et celui du Père Franz, penchés sur le sien. Discutant en chinois, à son chevet. Il garda l’étrange sentiment qu’ils savaient mieux que quiconque ce qui l’habitait. Un bel après-midi de soleil d’hiver éclatant, soudain, le frappa l’idée que les deux amis n’étaient venus à Montréal que pour susciter ce voyage-là, sous le choc duquel lui, Guy, titubait.

 

Quand Guy fut rétabli, le Père Benoît et le Père Franz avaient disparu. Le Père Franz, rentré dans son Allemagne natale où l’appelaient d’urgentes recherches, d’urgents sauvetages. Le Père Benoît en Chine, pour achever sa tâche. Des lettres que ce dernier laissait au Père Guy se dégageait l’impression, très forte, jamais pourtant nommée à mots découverts, que le monde était sur le point de changer de face, que de grands bouleversements étaient en gestation, en prévision desquels des travaux importants restaient à être exécutés. [5] Le Père Guy ne revit jamais ni l’un ni l’autre. Ni n’entendit plus parler d’eux. Le Supérieur semblait être au courant de « quelque chose », mais il fut impossible à Guy de jamais rien apprendre de lui.

 

Guy se rétablit. Reprit son enseignement. Mais le sage doit se taire. Celui qui parle n’est pas sage. Son comportement donnait des signes qui occasionnaient de grandes inquiétudes à ses supérieurs. Jusqu’à ce que, un jour, il frappe durement un de ses étudiants.

 

Il quitta la Société. Pendant longtemps, erra dans la ville. Passa bien près de devenir vagabond. Un jour, un homme l’aborda et lui offrit du travail.

–  Sais-tu faire quelque chose d’utile ?

Guy ne pouvait rien dire. L’homme le pressait de questions et finit par tirer de lui qu’il savait conduire. Un ami de l’homme possédait une flotte de camions, il allait y trouver un emploi pour Guy. Guy se laissa faire. Devint, effectivement, chauffeur de camion. Puis, chauffeur personnel du propriétaire de la flotte. Guy ne parlait pas. Ne demandait jamais rien. La guerre éclata. Jamais Guy ne fut inquiété par les agents de la mobilisation. Quand le propriétaire de la flotte de camion mourut, au début des années cinquante, son fils décida de liquider l’entreprise. Presque aussitôt, le propriétaire d’une grande flotte de taxi offrit à Guy du travail. Dès son premier emploi, à la sortie de la Société, il s’était trouvé une chambre, dans le centre-ville. L’édifice fut deux fois l’objet de rénovations mais, aussitôt les travaux terminés, Guy réintégrait son domicile. Il ne connut jamais d’augmentation de loyer. Le plus souvent possible, il mangeait dans le Quartier Chinois. Y faisait son épicerie. La plupart de ses achats.

 

Voyez-vous ?

 

Très rapidement, il fut connu de toute la communauté. Avant même qu’il ait quitté la résidence des professeurs de Brébeuf, les Chinois de Montréal le connaissaient comme « L’homme dont la vie fut brève ». Désormais, il devenait chaque jour davantage « L’homme dont la longue vie fut brève ». Tous connaissaient l’histoire qui liait son âme à celle de la jeune Chinoise. Et l’âme de la jeune Chinoise à la sienne. Elle l’aimait autant que lui l’aimait. Son destin était ailleurs et celui de Guy loin d’elle. Guy ne se révolta pas contre ces destins qui le séparaient de celle qui était sa vie. N’essaya jamais de les contrecarrer. Devint pour cette raison objet de grande et sincère admiration. Puis, légende vivante. Légende d’Amour. De Respect. D’Humanité. De toute simple Grandeur.

L’homme qui lui offrit de le faire embaucher par un ami, puis le propriétaire de la flotte de taxi avaient été placés sur sa route par des amis dont il ne sut jamais rien. Les mêmes amis « arrangèrent les choses » quand un fonctionnaire voulut faire appliquer dans le cas de Guy le règlement qui veut qu’il avait atteint un âge auquel on ne conduit plus de taxis. Quand le propriétaire de la vieille maison de chambre qu’il habitait voulut la faire démolir, ce qui aurait jeté Guy à la rue, personne ne sut que la compagnie qui rachetait l’édifice pour le faire rénover appartenait à un groupe de familles chinoises. « L’Homme dont la longue vie fut courte » finit par être connu bien loin d’ici. Un jour, Elle‑même, de la Chine où elle était rentrée, en entendit parler. Juste avant de mourir. Très avancée en âge. On raconte qu’elle aurait, en cette occasion, dit un fort beau poème.

 

Guy ne chercha jamais à savoir. Les restaurants, les épiceries, les boutiques, où il se rendait affichaient, discrètement, deux prix : un pour lui et un pour tous les autres. Il ne se trouva jamais un seul marchand, un seul pauvre non plus pour protester, pour trouver injuste que lui paie moins qu’eux. On venait, de très loin, le voir et lui sourire. Il savait. Nous savions qu’il savait. Sa simplicité ne s’est jamais démentie. Il apprit le chinois. N’en fit jamais montre. Il désirait, dans l’immense solitude qui était la sienne, être un peu près de nous, qui étions ceux à laquelle appartenait Celle qu’il aimait. Il ne montra jamais qu’il comprenait notre langue. Et nous n’avons jamais prétendu, en sa présence, que quoi que ce soit nous donne à penser qu’il la comprenait. Sa vie s’était déroulée en 1935, un soir de jeune hiver. Le reste de ses jours fut un hommage à la splendeur dont elle avait été porteuse.

 

Il y a trois mois, de jeunes hommes, qui ne savent rien de la vie, ont très mal réagit quand ce vieux, qui leur semblait chinois, n’a pas voulu réagir à leurs insultes. On l’a transporté à l’hôpital. Il n’avait plus sa conscience. Nous nous sommes inquiétés, après peu de jours, de ne pas le voir. Nous sommes allés à son appartement. Aucun signe de quoi que ce fut. Son employeur ne l’avait pas revu. Le croyait malade. Voyant arriver notre messager habituel, il a cru qu’on venait lui porter des nouvelles. Un matin, un médecin de l’hôpital chinois reçut un appel de l’hôpital Saint-Luc où Guy avait été transporté : depuis plus d’une semaine, un vieil homme était soumis aux soins du personnel de cette institution. Inconscient. Comateux. La nuit précédente, son état s’était légèrement amélioré : sans pourtant reprendre entièrement conscience, il s’était mis à délirer, à parler dans son sommeil. En chinois. Pouvions-nous envoyer quelqu’un ?

 

Nous l’avons fait transporter dans une clinique privée où nos meilleurs médecins ont visité son chevet et fait tout ce qui se trouvait en leur pouvoir. Sa chambre, à l’hôpital Saint‑Luc, est restée vide. Le personnel avait reçu pour instructions de ne laisser entrer aucun visiteur. Il fallait dire : « Il lui faut le calme absolu. Bientôt, bientôt. » Au cas où il se serait rétabli. Mais.

 

Aujourd’hui seulement, nous pouvons exprimer combien il a été cher à nos cœurs.

 

Le convoi funéraire roule dans la campagne. Approche d’un village. Tou‑Chou‑Jen adresse un petit signe au Jeune. Dans un micro, Le Jeune donne un ordre au chauffeur de la limousine. La limousine se range sur le bord de la route. S’arrête.

‑  Il retourne chez lui. Qui sait où notre vie nous attend ?

Paul descend de voiture. La voiture se remet en marche.

 

Paul regarde le convoi funéraire défiler devant lui, dans le petit village, avec ses voitures par les fenêtres desquelles s’échappent parfois des bribes de chants, remplies de Chinois, et les landaus couverts de couronnes de fleurs blanches sur lesquelles flottent au vent les rubans de soie rouge couverts d’idéogrammes noirs.

.

.


 .   [1]       L’idée de cette nouvelle m’est venue en cherchant à imaginer un rôle pour Serge Dupire (Père Guy).

     [2]       Tou-Chou-Jen : « Le Lettré » ou « L’Homme des lettres », en chinois.

     [3]       Cette partie du récit pourrait se faire non pas en nous montrant les images « réelles » du rêve du Père Guy, mais en nous faisant assister à la répétition – ou la représentation – d’un opéra chinois sur le thème de sa vie.

     [4]       Voir Un Barbare en Asie d’Henri Michaux. Gallimard.

     [5]       Voir le Yi King.

 

Illustration d’en-tête :

Photographie par Felice Baeto (Pétang, Chine, 1er août 1860). Quartier général de la première division du général John Mitchell, prise durant le guerre de Chine. Établi dans un temple décoré de statues peintes de couleurs vives, représentant des guerriers déifiés.

.

.

.


 

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.