Les Clés du Monde

Extrait de Vestibule, deuxième tome de la saga Le Livre inachevé de l’Orgueil des Rats.

Paru aux Éditions Leméac en 2015.

Juillet 2025

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Les Clés du Monde

 

Je suis mort et je suis venu au monde au même instant.

La chose s’est produite sur un coin de trottoir du centre-ville, durant l’heure de pointe de l’après-midi, un jour d’été écrasant et étouffant de chaleur moite.

 

J’étais furieux, enragé à en frôler l’explosion. En cas de nécessité, je n’ai jamais rechigné à utiliser la force physique, mais l’une des règles capitales de mon code de conduite m’interdit de céder à la tentation d’avoir recours à l’affrontement sous le coup de la colère. Ce torride après-midi-là, je passai à un très mince cheveu de la transgresser.

Je sortais à peine du cinéma où j’étais allé me réfugier dans l’espoir de m’empêcher les neurones de se mettre à bouillir. Et j’y étais parvenu – mais au prix d’une éternité d’ennui.

Après le film, pestant contre l’idiotie du spectacle auquel je venais de me soumettre et maugréant à mon propre endroit pour avoir gaspillé un après-midi entier, de fort méchante humeur déjà, donc, la horde humaine qui déferla sur moi à l’instant où que je posai le pied sur le trottoir et qui m’entraîna dans son flot, qui me poussa en avant et entrava mes mouvements; le concert de jappements de klaxons; l’air, épais au point d’en être quasi irrespirable; l’odeur pestilentielle des gaz d’échappement; le grondement des moteurs; la bousculade ponctuée de coups de paquets dans les jarrets, de taloches distraites assénées par des hommes d’affaires convaincus d’être omnipuissants et de hurlements à tue-tête de bambins rendus à moitié fous par la canicule; m’agressèrent au point d’instantanément faire se tendre chacun de mes muscles, les transformant en masses de roc.

Un instant encore et, planté à une intersection, à l’exaspération que provoquait chez moi le cocktail de cohue et d’air brûlant s’ajoutait encore mon irritation d’avoir négligé de prévoir qu’en choisissant la salle que je venais de quitter une telle foule m’attendrait nécessairement à la sortie et, pour couronner le tout, ma frustration au ressentir de l’incapacité où je me trouvais de reprendre le contrôle sur moi-même.

Je sentais la violence rassembler ses forces et préparer son déchainement. Tout en suivant en esprit les méandres que dessinait déjà dans mon dos le ruissellement des gouttelettes de sueur, j’attendais en piaffant que le feu passe au vert, afin de pouvoir m’élancer et, à mon habitude, dépenser en marche rapide l’énergie bouillonnante dont la masse croissait à toute allure. J’espérais de tout cœur, mais doutait sérieusement, que mon barrage intérieur tienne suffisamment longtemps pour éviter la catastrophe.

C’est alors qu’il me vint une idée, inspirée par une conversation que, quelques jours plus tôt, j’avais eue avec une amie. Je me préparai à sortir mon paquet de Gauloises : dans une foule trop pressante, avait-elle expliqué en riant au nouveau fumeur que j’étais, l’odeur de la fumée de tabac brun provoquait chaque fois instantanément un effet tenant de la pure magie – dès les premières volutes, la foule même la plus compacte se mettait à agiter les mains en l’air, à lancer des exclamations de dégoût et à s’écarter d’un grand pas en grimaçant et en jurant, créant autour du délinquant une armure d’absence, un dôme de protection tissé de grasses arabesques grisâtres. Je plongeai la main dans la poche du coupe-vent replié sur mon avant-bras pour en tirer mon briquet et le petit paquet mou enveloppé de cellophane craquante, en même temps que j’amorçais un rapide tour d’horizon, tentant d’imaginer par avance l’effet, imparable aux dires de mon amie, de la manœuvre à laquelle j’allais me livrer.

Mais.

Mon regard n’alla pas plus loin que le premier visage qu’il rencontra.

 

Juste là, sur ma droite, un quart de pas à peine devant moi, mes yeux tombèrent à plat-ventre dans un sourire à couper le souffle. Je me souviens de… De quoi ? Du grand croissant de lune formé par des lèvres qui étaient la sensualité même, un croissant de douceur et de ravissement qui retroussait nettement sur la droite, enchâssé entre des fossettes adorables et surmonté de… deux grands lacs verts étincelants, pointés droit sur moi. Deux grands lacs verts qui, je le sus aussitôt, s’étaient tenus là, à attendre que je les aperçoive. Non je ne ressentis pas de choc électrique, non la mâchoire ne me décrocha pas. Mais je pense bien que je dus frôler l’évanouissement. D’étonnement, bien entendu. De saisissement. Mais tout autant de. De pur désir.

Ce premier échange de regard ne dura certainement pas plus que quelques secondes, et pourtant je serais bien incapable de faire partager à qui que ce soit la complexité, et la force surtout, de ce qui advint en moi durant ce bref instant – je ne suis même pas certain de pouvoir en faire le tour en esprit pour mon propre usage. Ce serait un lieu commun de prétendre que ma furie s’évapora instantanément et que la foule cessa d’exister. C’est pourtant bel et bien ce qui se passa. Je veux dire : c’est bel et bien une toute petite partie de ce qui advint. Un détail. Une parcelle. La moins importante de toutes. Il serait tout aussi insuffisant d’ajouter que je les occupai, ces deux secondes, à imaginer mes lèvres à moi se poser sur ces deux-là, qui me semblaient ne rien pouvoir attendre d’autre. Et qu’en un éclair je sus que dès que nos langues se serreraient la main, elles ne voudraient plus se lâcher.

Ces choses-là sont vraies : la foule s’évapora instantanément, et ma colère, et la moiteur de l’air, et les effluves des gaz, et les remugles de parfum bon marché, et les cris des enfants. Je fus bel et bien traversé de pied en cap par l’urgence immédiate d’étreindre le corps qui venait de m’apparaître et de plonger ma langue dans la bouche de son propriétaire autant que de retenir la sienne dans la mienne. Mais ce ne sont là que broutilles.

Je dis que je frôlai l’évanouissement de désir parce que, durant ces deux interminables secondes, je ne les découvris pas, là, à portée de souffle, ce visage, ce sourire, ces lèvres, ces fossettes, ces deux lacs légendaires qui n’en faisaient qu’un, non, je ne les découvris pas. Je les reconnus.

Je les reconnus. Sans pourtant les avoir une seule fois croisés auparavant.

 

Le moment est tout entier sculpté dans le granit de mon esprit – inaltérable, parfait. Massif. Semblable à quelque statue antique de héros, ahurissante de vitalité, de mouvement, de fougue, inspirante, lumineuse, de celles qui déclenchent en nous un bouleversement, un appel d’air impossible à expliquer sans du même coup le priver de son sens,

Ce visage, cet être, je le connaissais. Je le connaissais, littéralement, sur le bout de mes doigts. Où avais-je bien pu le croiser ? Dans un rêve ? Non, dans mille rêves.

La soudaine explosion d’émoi qui se produisit dans tout mon corps et d’un bout à l’autre de mon esprit ne devait rien à la curiosité et tout à l’ébahissement. Là, si près qu’en me penchant légèrement j’aurais pu poser ma tête sur son épaule, se tenait un jeune homme dont je ne savais strictement rien et que pourtant, d’éclairs en échos, j’avais passé ma vie entière à croiser et à recroiser en songes.

J’avais une nuit, il y avait des années de ça, été frappé par une fulgurance : le ressentir d’une caresse, d’une paume légère glissant doucement le long de mon avant-bras.

Je m’étais éveillé, un matin, des années encore ou plus tôt ou plus tard, enivré, bouleversé par l’écho d’une voix entendue pendant mon sommeil et qui continuait à présent de résonner dans mon esprit.

J’avais, des jours entiers, été hanté par de grands yeux émeraude qui m’étaient apparus juste avant un réveil.

Je m’étais, nuit après nuit, éveillé en pleine noirceur, couvert de sueur, plus qu’à moitié suffoqué par le torrent de passion démente qui, de l’autre côté du voile de la conscience, m’avait emporté comme un bouchon pris par la marée.

J’avais passé heures après heures dans une chambre où à l’état d’éveil je n’avais jamais mis les pieds et là, assis sur le rebord d’un lit, j’avais inlassablement bu et rebu à pleines lampées chacun des traits assoupis de ce visage qui pour moi avait fini par devenir celui de l’amour lui-même.

Je sus immédiatement, en apercevant devant moi cet immense sourire et ce regard océanique, que ces innombrables rêves-là avaient, tous, été des rêves de lui, de ce garçon qui me regardait. L’être qui me souriait dans la lumière aveuglante, dans l’air quasi irrespirable, je l’avais, ma vie durant, rêvé, morceau après morceau, geste à geste. Et il m’apparaissait là pour la première fois dans son entièreté, de chair et d’os.

 

Je ne veux pas dire par là qu’un fougueux désir avait lentement, au fil des ans, poussé des racines en moi, le désir d’un type de garçon que j’aurais ardemment souhaité rencontrer un jour et que soudain, sur ce bout de trottoir, un candidat à vue de nez idéal pour tenir le rôle se serait présenté, je veux dire très exactement le contraire : je n’avais pas rêvé des centaines de fois à quelqu’un, j’avais durant un incalculable nombre de nuits rêvé de lui. De lui, et de moi.

Ce sourire-là m’était apparu en je ne sais combien de circonstances, au fil d’innombrables aventures oniriques. Ces yeux-là étaient ceux même qui m’avaient hanté des jours, des semaines durant, après que je les eus imaginés. Je me souvenais du croissant de lune incliné d’un côté. Du nez. De la profondeur du regard – ô combien – et pour toujours. Des mèches sur le front. Et je savais avec précision quel serait le timbre de sa voix si d’aventure il allait d’une seconde à l’autre m’adresser la parole.

Ce n’était pas une destination que je reconnus là. Le choc que je ressentis n’était pas composé d’espoirs et de fantasmes prenant leur élan, il était celui de l’assénement d’une certitude : plus vite encore que vous ne sauriez dire Je veux écraser mon visage contre ton ventre nu et le laisser reposer là jusqu’à la fin des temps, je sus… qu’à partir de cet instant précis mon existence changeait de cap.

L’André Koubarilski que j’avais été jusqu’à ce jour-là de ma vie s’évanouit instantanément en l’air. Il n’avait rien été d’autre qu’une attente. Et cette attente, dont il avait cru qu’elle allait sans doute l’habiter, le définir jusqu’au tombeau, prenait fin. Ma vie commençait.

Facile à dire.

 

* * *

 

Cela commença par la mort.

 

La soudaine apparition de Clarence sur le seuil de ma vie fut tellement saisissante que mon premier réflexe fut de pure panique. Je tentai de reculer. De m’éloigner de lui. De fuir.

Mais, bien entendu, la foule m’en empêchait – j’étais coincé à portée de main de lui aussi sûrement que si j’avais été enchaîné ou enfermé dans une cage. Durant une fraction de seconde, j’en eus même la vision, la double vision, invraisemblablement nette, comme si s’était retrouvée sous mes yeux une photographie imprimée recto-verso dont j’aurais perçu simultanément les deux faces à la fois. Je tentais de reculer, mais je ne le pouvais pas : j’avais déjà le dos collé contre un mur, je n’étais plus debout sur le ciment d’un trottoir, au pied d’un immeuble, environné d’un grouillement humain, j’étais coincé, seul, au fin fond d’un sombre tunnel, tout au bout, écartelé, le corps en X, bras et jambes retenus par des fers. Et je criais de terreur à m’en arracher les poumons, en regardant foncer vers moi une menace terrifiante. Au même instant, je me trouvais dans une immense pièce circulaire, très sombre elle aussi, en pierres de taille, engoncé dans une cellule oppressante qui se moulait à mon corps, me pressait de toutes parts. Les gens qui m’entouraient sur le coin de la rue n’étaient plus que chaînes et barreaux. La puissance de l’évocation des deux lieux fut tellement formidable, si grande et d’une telle précision que je ressentis même un frisson au passage sur moi d’un courant d’air frais, et eus tout juste le temps de sentir commencer à me piquer les narines une extrême puanteur. Cela ne dura que le temps d’un éclair.

 

De quoi avais-je donc si peur ? Ici encore, il m’est impossible de répondre vraiment. De mille choses à la fois, et de leur contraire tout autant. D’être devenu fou. Ou alors de ne pas l’être.

Oh, comme la pensée d’être soudain devenu fou était rassurante – rassurante pour l’ancien André, veux-je dire. Si j’étais fou, si ce que je ressentais là, si ce qu’éveillaient en moi les traits tournés dans ma direction constituait un délire, le vieil André pouvait continuer d’attendre, sans fin – sa vie inerte, plate comme une crêpe, était entièrement écrite à l’avance et rien, de quelque ordre que ce soit, ne serait de nature à la troubler. Si j’étais fou de me croire soudain placé en présence d’un rêve secret matérialisé, le monde est d’une platitude infinie et la lumière n’est qu’une illusion – une illusion qui ne vit nulle part ailleurs que dans les replis de nos plus secrets espoirs, destinés à demeurer enfouis pour l’éternité. Si j’étais fou, alors le monde, lui, n’avait aucun besoin d’être vertigineux.

Mais si je ne l’étais pas ? Si je ne l’étais pas, si ce que je ressentais là, ce que je découvrais là devant moi était, si peu soit-ce, l’effet d’une rencontre parfaitement impossible advenant tout de même dans le monde plutôt que dans ma seule imagination, alors. Alors, je ne savais plus rien. Et, du même coup, je savais tout. Je ne savais plus rien de ce qui nous guette à chaque instant. Mais je savais tout, parce qu’aussitôt surgissait la pensée de ce que le monde est régi par les mêmes règles que les songes. Il me suffisait en conséquence d’être dans ma vie comme j’étais dans mes rêves, et le monde devenait un ahurissant jaillissement de splendeurs. Mais trop, trop, trop, trop vaste, trop riche, trop lumineux pour être contemplé. Si je n’étais pas fou, je me noyais immédiatement, me dissolvais dans le vertige qui se saisissait de moi à la pensée d’un monde intégralement différent de celui au sein duquel j’avais toujours cru vivre. Si je n’étais pas fou, cela signifiait que je venais de tomber pile devant une porte grande ouverte sur une autre face de l’existence, une face de lumières et de parfums où se perdre sans fin – et que je disparaissais aussitôt dans un jaillissement de flammes.

Durant ces interminables secondes, je tombai, en chute libre, tel celui que l’on a poussé par la porte ouverte d’un aéronef en plein vol, la main sur la poignée de commande de son parachute, qui regarde le sol monter vers lui à toute vitesse et qui hurle, en esprit, qu’il est impossible qu’une corolle de tissu aussi fin et léger parvienne à l’empêcher de s’écraser. Qui crie sa terreur à pleins poumons, tout au fond de lui-même. Tellement convaincu de l’inéluctabilité du choc imminent qu’il ne lui vient même pas à l’esprit de tirer sur l’anneau.

Et puis d’autres couples d’impossibles encore tourbillonnaient. Dans un instant, il va me parler. Ou bien moi, je vais dire quelque chose. Par réflexe. Par pur réflexe d’intégrale bêtise. Je vais dire Bonjour. Ou bien je vais dire On se connait ? Ah ! Je suis là, planté dans une foule-prison qui bloque tous mes mouvements, il vient d’apparaître devant moi un être dont depuis aussi loin que je me souvienne ma vie m’a prévenu de l’approche, et je vais dire On se connait ?! J’ai passé ma vie entière à caresser, à tourner et retourner de tous les côtés les images qu’ont suscitées en moi les songes que j’ai eus de lui comme si le sens de mon existence même reposait en elles. Mais en réalité. En réalité, j’en prends conscience à présent, je n’ai jamais cru que cette rencontre adviendrait un jour. Jamais. Pas un seul instant. J’ai chéri et bercé mes rêves en ne croyant pas une seconde qu’ils avaient la plus petite chance de se réaliser. Je les ai humés, caressés, soigneusement pliés puis enroulés dans du papier de soie avant de les ranger dans les tiroirs d’une commode, tout au fond de profondes galeries où je prenais bien soin d’éteindre avant de remonter vers la réalité. Oui, j’allais dire quelque chose. Ou bien lui, allait parler. Et quoi qu’il advienne, qu’il ait une voix fluette aussi crissante qu’un bout de craie sur l’ardoise ou que je lui lance la pire ineptie que ma sottise puisse inventer, cette idée ne me quitterait plus : je sais désormais, et pour toujours, que je ne crois pas à mon rêve le plus précieux. À mon seul bien. Quoi qu’il advienne, que nous nous mettions à faire l’amour ici, tout de suite, entre les petits démons en culottes courtes qui poussent des glapissements et les hommes d’affaires méprisants qui foncent sans jeter un regard à ce qui les entoure, ou bien que dans un instant nous nous éloignions plutôt l’un de l’autre pour ne plus nous recroiser, il me restera toujours cette connaissance qui vient de me happer : je ne crois pas à mon propre rêve. Le cœur de ma vie est et a toujours été une lubie à mes propres yeux.

Ou bien je venais de sombrer dans la démence ou bien je venais à l’instant de m’arracher à elle.

 

Vous vous rendez compte ? Tourner les yeux, rencontrer un visage et se retrouver en un éclair saisi par la question la plus déchirante de l’existence humaine ! Nos rêves ne sont-ils rien de plus que des fables à usage interne, destinées uniquement à nous aider à supporter le calvaire d’une vie absurde ? Ou bien ne sont-ils pas plutôt dévoilements du cœur même de ce qui nous fait, points portés sur une carte dont nous avons le devoir absolu de suivre les indications ?

J’avais un nombre incalculable de fois disserté avec véhémence, des heures entières, à m’en enrouer la voix, avec des copains, des amants, des amies, de mon inébranlable certitude à l’effet que la bonne réponse ne pouvait être que la deuxième. Que la première constituait un insupportable affront à la dignité de l’Homme, à sa noblesse, à l’inépuisable richesse de ce qu’il est. Et voilà que placé de but en blanc devant le surgissement de mon rêve en pleine lumière du jour, je me retrouvais épouvanté, au bord de l’apoplexie. Et que du même coup m’explosait au visage la vertigineuse étendue du mensonge dont je m’étais de tout temps bercé.

J’étais debout sur le fil de la lame, en train de tomber, mais sans savoir encore de quel côté. De retomber dans un avant qui, quoi qu’il advienne, ne pourrait en aucun cas redevenir ce qu’il avait été ou de basculer dans un après aussi différent de mes jours connus que si j’avais été propulsé sur Jupiter. Même redevenant le cadavre en attente de résurrection que j’avais été toute ma vie, je saurais désormais, sans plus de possibilité de me leurrer, que je ne croyais pas à la vie.

Et puis d’ailleurs, quelle vie ?! Un homme, à lui seul, pouvait-il donc tenir l’écrasante masse de promesses faites par mes songes ? N’était-ce pas une irréparable faute, d’un inqualifiable égoïsme, que de mettre devant un défi pareil un être que l’on vient à peine de rencontrer, à qui l’on n’a même pas encore adressé la parole ?

Toutes ces images, toutes ces questions, toutes ces menaces, et mille et mille autres encore fusèrent instantanément en moi aussitôt que j’aperçus son regard et son sourire.

Je tombais à plat-ventre mais j’étais immobile. Je sautais au ciel de joie mais j’étais écrasé par la douleur de la perte en cours d’advenir. Je mourais. Et mourais. Et mourais. Et mourais encore. Explosé, démembré par des images et des éclairs contradictoires.

Quoi qu’il advienne, quoi que je fasse ou ne fasse pas. Quoi que le monde et la vie soient ou ne soient pas. Plus rien ne serait semblable à ce que j’avais toujours cru connaître. Voilà ce que je compris en un éclair sur un coin de rue.

 

Mais oui, bien sûr que je fus submergé, le temps de cet éblouissement, par un torrent de visions de nos corps nus, moi chevauchant le sien ou lui le mien, de nous deux roulant et suant et gémissant, bien sûr que je m’entendis hurler de plaisir et que je le vis, lui, en mille lieux, pleurer de joie au moment de l’extase. Bien entendu ! Mais ces moments-là, tous ces moments-là, n’étaient justement que des moments de ce qui allait advenir entre nous – ils n’étaient pas ce qui allait advenir, ils n’en étaient que des circonstances. Pas le menu, mais les couverts. Pas la pièce qui se joue, mais le décor. La rubrique du dictionnaire des noms propres, pas ce que la vie qu’elle évoque a bien pu être pour celui qui l’a vécue.

Ce n’était pas d’être ou de n’être pas autorisé aux caresses dans l’attente desquelles mon corps entier brûlait depuis toujours que j’espérais ou redoutais, non. Ce qui me tua, et me retua et me piétina cet après-midi-là, ce fut une certitude à deux faces. Celle, d’abord, de ce que ces caresses, qu’elles adviennent ou pas, ne pourraient rien signifier d’autre que ceci : l’espoir de ce que j’avais toujours souhaité rencontrer dans le monde n’était que la pauvre émanation d’un cerveau malade. Puis celle-ci, inséparable de la première : que recevoir la preuve de ma folie, la preuve de ce qu’il était impossible que je me voie accorder ce que je désirais depuis toujours parce que cela n’existe tout simplement pas, ne pouvait rien impliquer d’autre que ma mort immédiate, par asphyxie de l’âme.

Au cœur de moi vivait une chimère qui à elle seule me définissait à mes propres yeux. Et cette chimère était debout sous la potence, la corde au cou. Il ne lui restait qu’un bref moment à vivre, puis la trappe allait claquer.

Quelle, chimère ? Celle-ci. Connaître un autre homme, connaître cet homme-là… lui, lui, lui… de l’intérieur. Être en lui. Être en lui comme on dit que le ver est dans le bois. Qu’il soit en moi comme on dit que l’eau est dans le verre. Je voulais être moi avec lui en moi, et que cela signifie que soudain moi n’était plus un espace clos, n’était plus un espace en retrait, n’était plus un exil. Je voulais qu’à nous deux, nous rendions possibles mille univers qui ne soient pas des redites. Je voulais être avec lui et qu’être avec lui signifie être debout dans le vent, tout nu, les bras au ciel, ouvert à mille paysages qui, à moi, seul, pas plus qu’à qui ce soit, ne pouvaient apparaître. Je voulais qu’il fouille dans les tiroirs de mes commodes enfouies, puis qu’il me guide dans les couloirs de ses replis les plus secrets. Je voulais, je voulais. Je voulais hurler de surprise, je voulais être culbuté d’étonnement. Je voulais être, à chaque instant, à mille carrefours à la fois, et que chacun d’entre eux mène directement à douze Eldorado et à cinq cents Samarkand. Je voulais des montagnes sur les versants desquelles la lumière verte qui se déversait aurait signifié la vie. Je voulais des océans sur lesquels on peut marcher – s’il y avait sa main dans ma main. Et boire. Boire à pleine bouche à la source même de sa beauté. Ressentir de l’intérieur ce qui chez lui me rendait fou de désir. Le monde. Le monde ! Je voulais être dans ses bras et qu’être dans ses bras signifie être neuf, au cœur d’un monde neuf. Oh, ne pas devenir lui, non, non pour rien au monde. Non, je voulais. Je voulais. Parcourir à pied le prodigieux monde qu’il était. Je ne voulais pas qu’il me protège, je voulais tout simplement que par sa seule présence il me dise que le monde se peut. Que le monde se puisse, qu’un seul être me l’affirme dont je serais certain qu’il connaissait le monde, qu’il le portait en lui, et la mort n’était plus qu’une mauvaise blague de gérant d’estrades, un gag éculé de biberon de taverne. Je voulais, je voulais, je voulais. Respirer le monde en échangeant mon souffle contre le sien. Je ne voulais pas qu’il me réponde, je voulais, je voulais, qu’il me jette au visage des questions qui n’auraient même pas osé me traverser l’esprit. Ce n’était pas sa peau que je me mourrais de caresser, c’était lui. Le cœur de lui. Tout lui. Tout le cœur de lui. Je rêvais de lui comme on rêve d’un monde resplendissant de lumière d’automne, qui nous accueille en son sein avec la même joie qu’on le laisse déferler en soi. Jusqu’à des profondeurs insensées. Inimaginables. Et qui, grâce à lui présent dans ma vie, me seraient devenues évidentes.

Mais tout cela est impossible. Cela n’existe pas.

 

Tout ce que dans ma vie j’avais pu imaginer et fantasmer être un avenir pour moi, tout ce qui me semblait être l’irremplaçable pur et net point de départ pour une vie viable, est mort là, sur un coin de rue, par un magnifique et gluant après-midi de juillet des années 1970. Un Je est mort aussi sûrement que si on lui avait tranché la gorge.

 

* * *

 

Et au même instant vint la naissance.

 

Clarence parla – et sa voix était très exactement celle à laquelle je m’étais attendu pour l’avoir si souvent entendue en rêves.

 

Je suis né le mercredi 17 juillet 1973, à 17h20, à l’angle des rues Bishop et Sainte-Catherine. Je me suis en un éclair arraché à la dépouille de celui que j’avais cru être. Je me suis tenu debout, hagard, mes yeux plongés dans ceux de la vie elle-même, qui me souriait.

Et jamais. Jamais. Jamais. Jamais. Ne m’a depuis traversé l’idée que j’aurais pu naître ailleurs ou autrement. Ni pour une autre vie que celle qui fut la mienne à compter de cet instant.

Même si je sus immédiatement que le dénouement de notre prodigieuse aventure serait horriblement douloureux.

 

Au moment précis où les feux de circulation passaient au vert, Clarence murmura d’une voix qui me fit frissonner de la plante des pieds à la pointe des cheveux.

–    Beau temps pour une rencontre passionnante, non ?

Et je dus lui faire un air de carpe, puisque son sourire s’élargit encore et que ses yeux, ses yeux inconcevables, ses yeux qui étaient des mondes, lancèrent des étincelles de joie.

 

Il tendit la main dans ma direction en se présentant.

–    Clarence.

 

Avant même d’avoir suffisamment recouvré mon souffle pour pouvoir prononcer mon propre prénom, je la pris dans la mienne. Et l’aventure se mit en branle.

 

* * *

 

Aussitôt que nos mains entrèrent en contact, je me retrouvai ailleurs.

 

Il pleuvait, il pleuvait à plein ciel. Une pluie glaciale. J’étais trempé, transi sous un ciel de plomb. Debout au pied d’un arbre énorme, en pleine forêt dépouillée par l’hiver, à la nuit tombante. Et un vent froid soufflait à tout rompre. Je me mis aussitôt à frissonner de partout, mais tout aussi rapidement me parvint un fracas, un vacarme assourdissant, venant de partout autour de moi. Je me retournai d’un bloc pour apercevoir, à quelques pas à peine, des soldats en armures, certains à cheval d’autres à pied, qui dans la pénombre se combattaient férocement. En ahanant et en hurlant. J’en restai pétrifié de terreur. Quand soudain un détail retint mon attention : tout, ici, était rouge. D’un rouge sombre, profond, presque aussi noir que la nuit qui n’allait plus tarder. Les montures, les armes, les armures, les arbres dénudés, les quelques visages que je pouvais apercevoir, les rochers, les grosses branches mortes sur le sol. Dans le grondement que composaient de concert le vent, les cris, les grognements et les claquements de métal je me mis à lancer des regards dans toutes les directions, partout le rouge sombre. Quand soudain, quand soudain. Ce fut mon tour de me joindre au vacarme. Je poussai, il jaillit des profondeurs de moi, un hurlement de douleur tel qu’il était la douleur elle-même. Là ! Là, juste à côté de moi, au pied du grand chêne, était étendu le corps nu de Clarence. Il était immense. Il devait bien faire huit ou neuf pieds. Un Clarence géant ! Tout autour de lui, les morceaux de son armure arrachée à la hâte étaient dispersés. Et je sus, je sus immédiatement que c’était moi qui venais de la lui arracher. À toute allure. Pour mettre à jour les effroyables blessures dont son corps était couvert et transpercé. Son corps de géant n’était que plaies.

Je me jetai à genoux sur le sol, à son côté, et c’est seulement en ressentant la douleur de l’atterrissage que je me rendis compte… de ce que je portais moi aussi une armure. Ne me manquaient que les gantelets de fer et le heaume. Mes mains nues au bout de mes bras de métal se mirent à danser au-dessus de la splendeur qu’avait été le corps de mon amour. N’osant pas le toucher de peur de le faire souffrir davantage encore qu’il souffrait là.

Je savais. Je savais que sa fin était proche, imminente.

Et sa mort, sa mort, sa mort, m’était plus douloureuse que la fin des temps. Que la fin de tout.

Je criais, hurlais, gémissais si fort que ma voix couvrait le bruit du carnage qui se poursuivait à quelques pas.

 

Et puis, et puis, et puis. Il ouvrit les yeux. Ses yeux qui étaient splendeur. Et regarda droit au fond des miens.

Sa joue était à moitié arrachée, le sang lui coulait sur le visage, ses cheveux en étaient baignés mais il sourit. Et remua les lèvres.

Je me penchai sur lui. Approchai mon oreille de sa bouche aussi près que je le pus.

Et j’entendis son dernier mot, son dernier souffle.

–    Merci.

 

Et puis soudain nous fûmes de retour au coin de la rue, dans la chaleur moite et la grande lumière. Après la pénombre rougeâtre de la forêt, le contraste était tel que je crus que mes yeux allaient prendre feu. J’étais épouvanté, glacé, éviscéré de douleur. Encore frissonnant de partout. Clarence me rattrapa immédiatement, avant que je ne m’écrase sur le sol. Il m’aida à me redresser. Quand je fus parvenu à me faire un tout petit peu à l’idée que j’étais bel et bien de retour, je m’aperçus que mon voyage avait dû être encore plus bref qu’un battement de cils : la foule massée sur le coin n’avait même pas encore eu le temps de lever le pied pour se mettre en marche. Éperdu, la gorge nouée, je ramenai mon regard sur le visage de Clarence. Il était radieux. Il me dit, toujours tout sourire.

–    Vous avez envie de marcher un peu ?

 

En m’entraînant par le coude en bas du trottoir, sur la chaussée.

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