De la baleine à la chauve-souris

De la baleine à la chauve-souris

Réflexions brouillonnes

Au cours de mes études en interprétation à l’École nationale de Théâtre, de 1973 à 1976, nos cours de littérature – c’est en tout cas leur appellation officielle – sont donnés en alternance, de trimestre en trimestre, par Victor-Lévy Beaulieu et par Gaston Miron.

Ils consistent plutôt, en réalité, en longues dissertations improvisées – et souvent captivantes – portant essentiellement sur les motivations de l’œuvre de chacun d’entre eux, et en de vigoureuses envolées sur la nécessité nationaliste.

À cette époque, Victor-Lévy est absorbé par deux projets. D’abord la création de sa maison d’édition – « VLB éditeur », cela va sans dire, laquelle ouvrira ses portes dès 1976. Ensuite l’écriture de son Monsieur Melville, dont une première tranche paraitra en 1978.

Au sujet de son essai, il aime nous présenter ainsi la raison de sa fascination – je paraphrase, bien entendu : à 50 années de distance je serais bien en peine de me rappeler ses mots exacts, mais l’idée est en tout cas suffisamment claire et saisissante pour m’être revenue, depuis, bien des dizaines de fois. Il dit du roman Moby Dick que son génie fait de lui non seulement ni plus ni moins que le roman fondateur de la littérature des USA mais aussi un reflet du mythe fondamental qui se trouve à la source du projet états-unien : la volonté de dominer la nature en termes absolus, fût-ce même au prix de sa destruction.

La Baleine blanche qui obsède le capitaine Achab ne représente pas simplement une prise de choix – elle incarne à elle seule la nature dans sa totalité. Or, ici, cette nature n’a pas à être « simplement » mise au pas et à contribution, comme c’est le cas dans l’Occident tout entier.

« L’air, le feu et l’eau combinent leurs efforts pour s’opposer à mon passage ! Eh bien ! l’on saura ce que peut ma volonté. Je ne céderai pas, je ne reculerai pas d’une ligne, et nous verrons qui l’emportera de l’homme ou de la nature ! »…

… s’écrie le très européen professeur Lidenbrock, dans Le voyage au centre de la Terre de Jules Verne juste avant de provoquer ni plus ni moins qu’une éruption volcanique.

Mais Achab, lui, le capitaine du baleinier Pequod, va bien plus loin : si la nature ne se soumet pas, elle doit être détruite – et peu importe que cette destruction entraine aussi la sienne, celle de son navire et celle de son équipage. L’accomplissement de la tâche nécessite un suicide, un massacre et un naufrage ? À Dieu vat !

Selon Victor-Lévy c’était donc là le fondement mythologique du projet états-unien : soumettre le monde, sinon le détruire – quel que soit le prix à payer.

L’absurde Guerre du Vietnam, qui bat son plein jusqu’en 1975 et occupe donc encore les infos durant une grande partie de cette période, n’est certainement pas de nature à nous pousser à le contredire.

Dans une autre perspective, Victor-Lévy ajoute régulièrement avec vigueur – c’est là la raison sous-jacente à son exposé : « La littérature québécoise attend encore son Moby Dick ! »

Et il m’a souvent semblé, alors et depuis, que son rêve le plus cher aurait été d’en être l’auteur.

*

Bien des années plus tard, je me rendrai compte qu’en fait, VLB faisait erreur, puisqu’en 1973 le roman fondateur qui exprime « l’âme » de la nation québécoise existe déjà depuis longtemps. Dommage qu’il soit aussi mauvais et le produit des efforts d’un écrivain aussi exécrable.

Je parle bien entendu de L’Appel de la Race de l’insupportable Lionel Groulx.

*

Quoi qu’il en soit…

Dès le milieu de la décennie 1970, j’ai alors 20 ans tout juste, est donc plantée en moi la graine de cette idée : le projet américain exprimé par Moby Dick vise non seulement à la mise au pas de l’univers entier, mais encore à sa destruction s’il n’y a pas moyen de faire autrement.

Tentons d’être encore plus clair : un tout autre projet culturel, de paix universelle celui-ci, a aussi existé aux USA. Il a été illustré par la toile The Peacable Kingdom, de Hicks (1780-1849), dans laquelle toutes les créatures vivent dans l’harmonie.

The Peacable Kingdom, toile d’Edward Hicks — 1833

Mais ce projet a été déclassé par celui de Moby Dick et l’ambition qui sous-tend l’entreprise d’Achab est en tous points aux antipodes de la paix !

*

La thèse de Victor-Lévy, qui m’a un long moment semblé tout à fait convaincante à plusieurs égards, va cependant commencer à me poser un sérieux problème à compter du milieu des années 80 – et plus encore après l’effondrement de l’URSS, à la toute fin de cette décennie.

Ce problème, je le résume ainsi : Si un jour Achab réussit à mater la Baleine blanche… que diable fera-t-il ensuite de ses journées ?

Ou, en termes plus concrets : À présent que les USA melvilliens dominent la planète entière… quel est leur projet ?

À cette question, la réponse commence à m’apparaitre – mais très lentement – à compter du milieu des années 1990, à la lumière des recherches historiques dans lesquelles je me lance pour tenter de (si possible) comprendre quelque chose dans l’énigme dans l’énigme du soi-disant projet québécois. Ces recherches m’amènent à étudier de nombreux modèles politiques, notamment le fascisme.

Celui-ci me frappe surtout par deux de ses caractéristiques.

D’abord, son nihilisme – c’est-à-dire que le fascisme prétend se réclamer de la protection de mille et trois valeurs essentielles – langue, race, culture, espace vital – pour justifier ses actions, mais en réalité son objectif est unique et n’a rien à voir avec eux : régner. Régner, en termes absolus. Pour rien – pour le seul plaisir de régner !

Ensuite, dans le cadre du combat fasciste, la destruction quasi assurée de ce dont il a pourtant prétendu souhaiter assurer la pérennité.

En d’autres termes : lorsque le fascisme prétend se battre pour assurer la défense d’un objet, en réalité son intention est de se servir de cet objet pour justifier un combat qui en viendra à le détruire.

Pourquoi ça ?

Parce que l’appétit du Dieu de la puissance n’a pas de limite.

Et ne connait certainement pas de tabou.

*

Vous me voyez venir ?

Et si…

Et si…

Et si… le but d’Achab n’était pas de vaincre la Baleine blanche, mais tout simplement… de lui faire la guerre ?

*

Reprenons la fable.

Si le roman de Melville s’impose comme fondement mythologique états-unien en s’opposant au projet de paix universelle de Hicks…  et que son but est la destruction de tout ce qui peut s’opposer à la volonté de puissance du capitaine… ne nous trouvons-nous pas en présence d’un projet fasciste, dans les termes mêmes que je viens de rapidement évoquer ?

Oui.

*

Achab détruit ce qu’il est censé protéger à tout prix – son navire – pour se livrer à un combat qui n’a aucun autre but que de démontrer sa puissance, même si en réalité sa victoire ne signifiera strictement rien ! Il ne veut pas acquérir la puissance de la Baleine, il veut la détruire et c’est tout !

Il pousse son navire à la destruction comme Hitler pousse l’Allemagne à la ruine alors qu’il hurle sur tous les tons que ce qu’il désire pour elle, c’est la grandeur.

*

Mais alors… ?

Et pour en revenir à ma question des années 80 :

Si un jour Achab réussit à mater la Baleine blanche… que fait-il ensuite ?

Une seule réponse me parait s’imposer :

Il devient lui-même le bourreau de son équipage et le naufrageur de son navire !

*

C’est cette piste « mythologique » qui commence à prendre forme tout au fond de ma cervelle, et que je commence à suivre, sans trop savoir dans quel but, au commencement des années 90.

Mais elle ne prend vraiment forme qu’autour de 2014 – avec l’avancée de la candidature à la présidence des USA de… Donald J Trump.

L’un des traits capitaux de son comportement est celui-ci : il ne croit à strictement rien, sinon au pouvoir lui-même – sans rime – ni raison.

La chose me saute aux yeux à mesure que je l’écoute débiter des âneries sur mille sujets, et que j’entends ses adversaires républicains lui reprocher par exemple ses anciennes attaches et amitiés avec les Démocrates !

C’est alors que je commence à – peut-être – comprendre la mutation qui est en train de s’opérer sous nos yeux.

L’apparition d’un nouvel Achab.

Mais différant en quoi de son prédécesseur ?

En ceci :

Il n’a pour but que la destruction du navire, sans même le prétexte de la chasse à la baleine.

*

Au passage, notons que lors du premier mandat présidentiel de Citrouille – comme j’aime le surnommer – il a fort souvent été souligné que le problème de Trump avec la vérité n’est pas tant qu’il ment, mais qu’il est incapable de discerner ce qu’elle est.

Pour comprendre ce qu’il dit, il faut inverser le sens de mots.

S’il vous appelle son ami… partez vous cacher !

Et s’il choisit comme slogan « Rendre sa grandeur à l’Amérique ! »… cela a toutes les chances de signifier : « La détruire » !

La détruire – comme Achab détruit son propre navire !

Pour rien !

Pour la pure jouissance de l’exercice du pur pouvoir, sans rime ni raison.

*

Allez relire Le Caligula de Camus.

 

 

*

Mais cette mutation mythologique de la chasse à la baleine désormais privée de sa baleine-prétexte me pose un problème : Achab ne cadre absolument pas dans le projet MAGA. S’il fait sans conteste montre d’un aveuglement et d’un appétit de vengeance digne d’un Trump, en revanche il sait, contrairement à Citrouille, comment faire fonctionner un navire. Il n’a pas toujours été fou à lier !

Je me passe en conséquence une commande : porter attention aux figures mythologiques – cinéma, littérature, dessin animé, bd, télé – qui pourraient se révéler éclairantes.

Jusqu’à ce que… en 21 ou 22, je ne sais plus trop, tout à coup… BINGO !

Si ce qui différencie Achab de Citrouille c’est que le capitaine, lui, n’a pas toujours été fou à lier… cela a toutes les chances d’impliquer que la figure mythologique qui anime Trump, elle, est démente du soir au matin et même durant les vacances — pour ainsi dire par nature.

La mise à jour de l’image, dans mon esprit, se fait tout doucement.

D’abord à travers l’incarnation du personnage par Jack Nicholson…

… mais ensuite et surtout, par celui d’un fou encore plus fou que le fou de Nicholson : celui d’Heath Ledger !

Le Joker de Heath Ledger en plein délire trumpien : fasisant exploser… un hôpital.

*

Voici pourquoi je m’épargne de passer mes journées à recenser les délires de l’actuel président des USA : il y a de très fortes chances pour que disserter sur ses visées ne serve à strictement rien – son but est simple, clair… et avance de jour en jour.

La Guerre civile : détruire de fond en comble ce à quoi il prétend vouloir rendre la grandeur.

*

La seule différence entre le mythe et la réalité ?

Dans le Gotham City que, dans notre monde, nous appelons U.S.A., les Batman sont extrêmement rares. Et, plus souvent qu’autrement, remarquablement empotés.

 

Salutations.

 

 

(2 octobre 2025)


.

.

.

.

.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.