Hé ho ! Les nerfs !

Notes sur le délire à l’absolue Vérité en Images

Il y a bien années de ça. Je suis en tournée de conférences en Afrique du Nord quand un groupe de jeunes comédiens m’invite à aller prendre le thé avec eux, un après-midi, à leur club social. J’accepte avec grand plaisir – je suis vraiment curieux de les entendre me parler de leur pratique – et au surplus ça me permettra d’un tout petit peu me reposer le mâche-patates.

Presque aussitôt que trois d’entre eux et moi sommes installés à une petite table, tout au centre de la salle, le jeune homme qui m’a invité me murmure : « Ne vous retournez pas maintenant, mais un peu plus tard, au cours de la conversation, faites des yeux le tour du café, mine de rien. Vous allez voir que derrière moi, sur le divan, contre le mur, un homme en complet gris est assis, un crayon à la main et un calepin ouvert sur le genou. Il fait tout ce qu’il peut pour se donner un air relax, mais c’est un flic. Il vient ici tous les jours, noter qui parle à qui et à quelle fréquence. Aujourd’hui, vous êtes son dessert ! Imaginez ! Un Étranger ! Il doit se mourir d’apprendre de quoi nous allons causer. Alors ne vous étonnez pas si aux autres tables les copains / les copines font un peu de boucan – c’est pour nous assurer qu’il ne peut pas nous entendre. »

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J’ai très souvent depuis repensé à ce moment. Et, au fil des ans, mon regard se faisant plus acéré du fait de mes observations répétées, j’ai fini par être étonné par le nombre insensé de « flics » qu’il y a dans nos vies – avec ou sans badge et calepin.

Des gens – hommes ou femmes – qui restent assis sur le divan, des heures, des mois, des années durant, l’air impavide – ils pourraient aussi bien être en transe ou dans le coma –, mais qui ne perdent pas un mot de ce qui se dit autour d’eux et qui vous font sauter au plafond de surprise quand ils bondissent tout à coup en hurlant à pleins poumons, écarlates : « AH AH ! On transgresse ! Là là ! Au trou !!! » En postillonnant et en fouillant leurs poches pour retrouver au plus vite le sifflet qui leur permettra d’appeler à la rescousse confrères et consœurs.

Il y en a énormément. Il y en a partout. Et leur nombre augmente sans cesse. À telle enseigne qu’il m’arrive d’avoir l’impression de faire, presque en permanence, de la figuration dans un film de politique-fiction se déroulant dans un monde où la seule institution digne de ce nom à avoir survécu est la Gestapo. Tout le monde épie tout le monde. Et comme la liste des crimes et des fautes s’étire sans cesse, tout le monde passe sa vie à naviguer sur des flots de dénonciations partant sur tous les azimuts.

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J’en ai eu un joli exemple pas plus tard qu’hier matin.

Je vous raconte.

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Il y a deux jours, en me promenant sur les réseaux sociaux sans rien chercher de particulier, juste histoire de prendre le pouls de ce monde en train de virer en eau de boudin, je tombe soudain sur une image qui me fait m’arrêter net.

Il me passe à toute allure par la tête qu’en termes journalistiques elle n’a pas beaucoup de bon sens : la composition, le train de cadavres, le fond dépouillé, tout ça fait un peu « arrangé avec le gars des vues » et je devrais sans doute vérifier sa provenance, mais je n’en fais rien. Ah non ? Non. Et pourquoi pas ? Parce que ce n’est pas – du tout – son aspect reportage photographique qui me fait m’arrêter sur elle mais, bien au contraire, son côté « synthétique » – c’est une image qui – montage ou pas – présente une synthèse on ne peut plus percutante : la découverte de l’horreur sans nom, tout au bout du chemin ensanglanté de la Deuxième Guerre mondiale en Europe. Et le fait que ce soit un soldat américain qui y tient les tenailles la place, cette image, aux antipodes de notre époque à nous.

En ce sens, elle est tellement frappante que je ne fais ni une ni deux, la copie et la republie sur BlueSky accompagnée d’une note très brève :

Le message me semble aussi clair qu’il se peut.

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Quelle n’est pas ma surprise, le lendemain matin, de trouver sous le post une poignée de remarques au sujet de la provenance « douteuse » de l’image.

J’en reste comme deux ronds de flan.

Non, mais qu’est-ce que c’est que cette recherche de pureté des origines ?! C’est un non-sens !

Je n’ai pas eu recours à cette photo parce qu’elle prouverait le talent des photographes de l’Armée américaine, pas plus que je ne me suis jamais demandé quelles étaient les probabilités pour que dans Le Radeau de la Méduse

… le bateau minuscule, à peine perceptible à l’horizon, rejoigne les naufragés alors qu’il a le vent de travers – si l’on en croit l’orientation des vagues et celle de la voile gonflée du radeau !

Ce N’EST PAS de la navigation à voile que parle Le Radeau de Géricault, pas plus la photo de Dachau n’est une pub pour une marque de pinces !

Alors, qu’est-ce que c’est que ces âneries ?!

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Une des agentes de la Gestapo (métaphorique) qui attaque mon post se donne même la peine (je vous jure !) de hurler à la désinformation ! Et elle fait analyser l’image par des moteurs spécialisés… avant de se remettre à japper !

Des gens lui répondent – « Ce n’est pas le propos ! » –, voire même lui démontrent que la photo circulait déjà bien AVANT l’arrivée des IA…

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… rien n’y fait : elle continue de japper !

Alors je fais ce que je fais toujours dans ces cas-là : je la bloque. Je suis certain qu’il y a bien assez de flics de son espèce sur les réseaux pour qu’elle trouve à se chamailler, à vitupérer et, en somme, à se désennuyer sans moi.

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Il n’empêche…

Le moment me laisse un peu dubitatif.

Et, comme chaque fois ou presque que je rencontre une manifestation de ce type de névrose, la question vient me chicoter : « De quoi cette pandémie de dénonciations pour un oui pour un non peut-elle bien être le signe ? »

Il y a fort longtemps que je l’observe progresser. Où en suis-je de ma réponse ?

Résultat de la cogitation : j’en suis… à la même place qu’il y a 10, 15 ou 35 ans.

Et je décide de simplement déposer ici quelques bribes qui me reviennent dans un ordre ou un autre chaque fois que les curés ou les bonnes sœurs d’une cause ou d’une autre brandissent un goupillon trempé dans l’acide sulfurique en clamant des prières d’exorcisme !

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Mes remarques, elles sont de deux ordres : historique et culturel.

Commençons par l’historique.

Ce sera bref.

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Dans un groupe donné, une épidémie de dénonciation – y compris sa cousine : la quête compulsive de la « petite bête » qui permettra d’invalider un discours afin de le dénoncer – ça a de sacrées bonnes chances d’être la marque d’un courant politique encourageant… la délation, bien entendu.

Et quels types de courants politiques encouragent donc la délation ? Les régimes totalitaires.

Pourquoi y ont-ils recours ?

Parce qu’ils visent l’instauration d’une société homogène, approuvée, tamponnée.

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Autrement dit : la course à la délation sans discernement, sans pensée, sans imagination, sans prise en compte d’aucun autre aspect que l’Imprimatur, peut fort bien se prétendre tant qu’elle veut participer à la lutte contre le fascisme – par exemple – en réalité… elle le nourrit !

Il n’y a rien de bien sorcier là-dedans : qui dit dénonciation dit volonté de contrôle.

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Culture, à présent.

À ce chapitre, ma position est toute simple : que ce soit le président Citrouille (aussi appelé Trump) qui fait mousser le racisme dans son beau grand pays fasciste ou le premier délirant venu décidant sur un réseau social de se gratter en public le bobo de la Vérité-vraie, le cœur reste le même : l’ignorance militante. Ou son pendant : le simplisme intellectuel.

Et cet aspect me semble sacrément épeurant.

Pourquoi donc ?

Parce qu’il constitue une attaque en bonne et due forme, répétée sans cesse, sur tous les tons, contre un aspect primordial de la vie humaine : l’imagination.

Et, par conséquent, l’empathie.

Non ? Pas d’accord ?

Vous ne pensez pas que l’empathie nécessite une imagination en état de fonctionner ?

Elle n’est rien d’autre.

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Cet aspect culturel n’est en somme qu’une déclinaison de l’aspect historique : pour que le monde puisse avancer sur la route fantasmatique vers une réalité homogène et programmée une fois pour toutes, l’empathie – la capacité de prise en compte de l’autre en tant que différent – est l’obstacle central à réduire en poussière.

Donc ?

Donc : pas d’imagination.

Rien que des règles.

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Un exemple au sujet de l’empathie.

Sur le même sujet que mon post d’il y a deux jours, voici une autre photo :

Nous y voyons Marlon Brando, en uniforme allemand de la Deuxième Guerre mondiale, fuyant, en pleine débâcle de 45, et dont le personnage, un nazi convaincu mais pas un SS, découvre soudain un camp de la mort. Son univers s’effondre : toute la fougue qu’il a déployée depuis dès avant la guerre a été trahie.

Le film s’appelle The young Lions (Le bal des maudits), d’Edward Dmytryk, sorti en 1958.

Je préfère ne même pas tenter d’imaginer les glapissements qui auraient accueilli mon post si j’avais eu l’audace de mettre cette photo plutôt que celle aux tenailles dans les barbelés.

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Et pourtant…

Le film de Dmytryk est bouleversant. Et diablement éclairant.

Tout autant que ce récit autobiographique…

… dans lequel un ancien SS raconte son trajet… de l’école des SS à la chute de Vienne.

Le nom de l’auteur, « Neumann », est bien entendu un pseudonyme (« L’homme nouveau »).

Le récit est-il véridique ? Pour ma part, je m’en tape. Parce que, véridique ou pas, au moment où je l’ai découvert dans ma jeune vingtaine il a eu cette immense vertu de me faire réfléchir à la réalité dans laquelle baignaient les « méchants » de la Deuxième Guerre – un sujet que les films bien-pensants, produits par les Alliés, que j’avais vus durant toute ma vie évitaient tous, de toutes leurs forces.

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Aurais-je dû dans mon adolescence continuer de haïr aveuglément tous les habitants de l’Allemagne des année 30-40, comme on m’y invitait de toutes parts ?

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J’ai plutôt opté, en guise de réponse, pour celle de Pyrrhus (Andromaque, de Racine – I, 2) :

Que les Grecs cherchent quelque autre proie ;
Qu’ils poursuivent ailleurs ce qui reste de Troie.
De mes inimitiés le cours est achevé ;
L’Epire sauvera ce que Troie a sauvé.

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Ou, dit autrement :

Peut-être pourrait-on songer, plutôt que de lutter contre les fascistes d’il y a un siècle, à faire face à ceux d’aujourd’hui ?

Peut-être…

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Mais ça ne pourra pas se faire sans empathie.

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Ergo…

Il y faudra aussi de l’imagination.

Et à ce chapitre, nous sommes plutôt mal barrés, les copains.

C’est rien de le dire.

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Je conclue ces petites notes parfaitement brouillonnes, partielles et mal foutues avec une prise de position de Tolkien.

Dans le champ littéraire, aux antipodes du délire à l’Imprimatur, sa position était celle-ci :

Pour la plupart des critiques modernes, « mythe » n’est guère plus qu’un synonyme de « mensonge » ou de « fausseté », en tout cas une chose qui n’est intrinsèquement pas vraie. Pour Tolkien, le mythe signifiait justement l’inverse. Il constituait le seul chemin par lequel certaines vérités transcendantales pouvaient être exprimées dans une forme intelligible.

 

* * *

Cerises sur le sundae…

… deux remarques sur le sens du mot « véridique » qui n’ont strictement rien à voir.

À moins qu’elles soient au contraire tout à fait pertinentes.

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Il existe aujourd’hui des bibliothèques entières sur et autour de Shakespeare.

Or…

Même s’il nous a laissé près d’un million de mots dans ses textes, nous n’en possédons que 14 tout juste à voir été écrits de sa main – six fois sa signature et les mots « par moi » sur son testament. Pas la moindre note ni aucune page de ses manuscrits n’a survécu. (…) Nous ne possédons aucune description de lui rédigée de son vivant. Son premier portrait par écrit – « C’était un bel homme, de belle stature : d’excellente compagnie, et toujours de bonne humeur » — a été rédigé 64 ans après sa mort par John Aubrey, né 10 ans après sa mort.

Est-ce que j’entends hurler ?

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L’un des tout premiers photographes de champs de bataille, l’italo-britannique Felice Beato (1832-1909), nous a laissé de nombreux clichés de la guerre de Chine de 1860.

L’une des caractéristiques de son travail ?

Il « arrangeait » un peu les scènes entre les clichés.

Question :

Faudrait-il brûler son œuvre ?

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Portez-vous bien.

10-11 octobre 2025

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